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s’exercer dans l’appréciation des arts du dessin. Les amphithéâtres d’anatomie, les cabinets d’histoire naturelle, les ateliers d’artiste ne le voyaient pas moins assidu. La science et l’art étaient deux milieux où il vivait sans cesse en explorateur. Une impartialité calme et rassise faisait le fond de son caractère. Sorte de spectateur désintéressé dans le drame de la vie, il voyait toutes choses de sang-froid et les appréciait avec justesse. Peu enthousiaste de sa nature, il était néanmoins susceptible d’un grand attachement. Son dévouement, lent à s’accorder, était à l’épreuve une fois acquis. Le caractère chevaleresque d’Albert, son visage plein de mélancolie, avaient d’abord frappé Julien comme un curieux sujet d’étude. Puis, insensiblement, il s’était pris à aimer ce jeune homme et s’était fait l’admirateur de son talent. Albert, de son côté, appréciant tout ce qu’il y avait de fermeté sage, de probité sûre dans Julien, s’était livré à lui sans réserve. Ces deux jeunes gens s’étaient unis un peu pour ce qu’ils avaient de commun et beaucoup pour ce qu’ils avaient de contraire, ainsi qu’il arrive souvent en amitié. Malgré le rapport de l’âge, Julien était devenu une sorte de mentor et de guide pour Albert. Il se plaisait à écouter ses confidences, à recevoir ses épanchemens de cœur, à modérer ses élans d’artiste. À défaut de mieux, il était toujours pour lui un interlocuteur plein de goût et de raison.

Julien visitait souvent Albert dans son atelier. Là, durant les intermittences du travail, les deux amis causaient ou discutaient entre eux, selon le hasard du jour. Leurs entretiens roulaient sur toutes choses, mais principalement sur l’art dont Julien avait fait une étude théorique approfondie. Leurs discussions avaient d’autant plus d’intérêt, que les deux amis, si intimement rapprochés par le cœur, différaient essentiellement par la nature d’esprit et la direction d’idées. De cette façon, leurs conversations, dissidentes sans aigreur, ne tarissaient jamais. Albert, en thèse générale, et sauf les réserves nécessaires, adoptait la théorie de l’art pour l’art. Il pensait que la beauté, par cela seul qu’elle est beauté, a son sens propre, son effet moral, son enseignement positif bien qu’indirect. Sans négliger l’expression interne de l’âme, la conception variée et le caractère individuel des figures, il caressait plus volontiers tout ce qui est de pure forme et de style. La précision des lignes et des contours, la science et le fini du modelé, la hardiesse élégante des poses, le captivaient de préférence. Julien, au contraire, ne faisait pas difficulté de penser que toute œuvre d’art, quelle que soit son origine, doit avoir une valeur sociale, un but pratique, un objet d’applica-