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fusion à son coin personnel, atteindre une originalité jusque-là inconnue. L’œuvre destinée à réaliser cette théorie devait être son ultima ratio. Cette création préférée allait donner tort ou raison à ses convictions d’artiste, et être comme la pierre de touche de son génie. Aussi Albert y apportait-il une application extrême. Il avait juré de mener l’œuvre à bonne fin, en dépit des obstacles. Il s’était dit qu’il s’immolerait tout entier à cette tâche d’élite. Un jour que l’ardeur du travail avait imprimé au front de l’artiste un souci inaccoutumé, Julien, survenant vers le soir, et remarquant ce nuage assombri, voulut l’en distraire. Il lui parla d’une représentation brillante à l’Opéra, lui peignit la musique comme une fée qui rompt les plus mauvais charmes, et l’engagea à tenter le remède. Albert s’en défendit d’abord. Une préoccupation et un malaise vague le tourmentaient.

— Laisse-moi, dit-il, je ne sais quel pressentiment m’obsède ; il me semble que la soirée ne doit pas être heureuse pour moi, et je ferai mieux de rester seul.

Cependant, Julien insistant de plus en plus, Albert se rendit, et ils partirent.

Ce soir-là Albert, entraîné comme de coutume au foyer, et engagé dans une discussion, y déploya tous ses prestiges de paroles. La vague inquiétude de son cœur, loin d’émousser sa verve, lui fut comme un aiguillon. Chacun admirait cette grâce nonchalante et vive pourtant, cet esprit plein de feu, cette douce et fière éloquence. Un seul auditeur paraissait ne point partager l’impression générale. C’était le jeune baron de ***, très connu par son scepticisme moqueur, assaisonné d’une grande fatuité. Peut-être quelques termes méprisans qu’Albert avait laissé échapper sur les hommes de loisir, insensibles au grand et au beau, l’avaient-ils mécontenté. Il écoutait depuis quelque temps l’artiste d’un air fâcheux et semi-railleur.

— En vérité, se prit-il à dire tout à coup, M. Albert nous parle ici d’un ton d’oracle ; la sibylle antique n’eût pas mieux harangué sur son trépied. Ce doit être, sur ma foi, une belle chose que l’art, puisqu’il inspire si bien ses adeptes.

— Il est tout simple, repartit Albert surpris de ce ton, que je parle avec quelque chaleur d’un art que j’aime, que je pratique depuis bien des années déjà, et qui possède toutes mes convictions.

— On sait ce qu’il faut penser, reprit en persifflant le noble interrupteur, des convictions dont se targuent tant de gens aujourd’hui. Paroles de tribune, articles de journaux, théories d’art, préfaces d’au-