Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/902

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ceux-là aussi qui l’avaient vu, en plusieurs cas, exposer sa vie avec un rare dévouement. Mais aujourd’hui, s’il est vaincu, comme il n’est que trop probable, qui le remplacera dans l’atelier ? qui achèvera la statue commencée et lui donnera le souffle ? Nul autre que lui n’a le secret de sa conception, nul ne possède les rudimens de sa forme dernière. Lui mort, la réforme qu’il a espéré accomplir dans l’art est étouffée dans son germe ; le progrès qu’il veut réaliser dans la pratique ne voit plus le jour. Cette considération dont Albert s’était préoccupé toute sa vie l’emporta enfin. Il se résolut à rester insulté, quoi qu’il pût advenir et quoi que dût penser le monde.

Les traces de la lutte se lisaient encore sur les traits d’Albert lorsqu’au matin son ami entra. Il interpréta cette expression de physionomie par la souffrance de l’indignation et un désir de vengeance contenu à grand’peine. Il savait tout ce qu’il y avait de généreuse ardeur au fond du cœur d’Albert. Il se souvenait qu’un jour il avait vivement conseillé le duel à un de ses amis offensé même moins gravement que lui. Il venait donc, en ce moment, lui offrir son appui. Julien, esprit sage et rassis, n’était point de ces hommes remuans à tout prix, amoureux de fracas, toujours prêts à envenimer une querelle, qui s’échauffent volontiers pour mettre un ami en péril. Loin de là : agissant en tout avec sens et méthode, il admettait peu ce qui est excentrique, même honorablement. Il pensait qu’on fait toujours bien de se conformer aux mœurs, aux usages, aux règles de son pays, et qu’une dérogation à des convenances généralement reçues est chose blâmable. Il n’aimait point le duel ; mais, dans le cas d’insulte positive, il ne voyait d’issue possible qu’une réparation. Sa surprise fut donc grande, lorsque Albert, qui avait pénétré sans peine le sens de la démarche de Julien, lui dit résolument : — Mon ami, le bras que tu viens m’offrir est inutile, je ne me battrai pas.

— Ceci, ajouta le jeune sculpteur, te surprend, je le vois. Cependant je suis assez sûr de ton amitié pour ne pas craindre l’interprétation que tu donnes en ce moment à un acte en apparence étrange. Tu as déjà senti que, pour agir comme je le fais, je dois avoir une raison souveraine. Je ne me prévaudrai pas, en hypocrite, de la religion ; je n’en suis pas assez les prescriptions dans ce qu’elle a de rigide, pour me faire une arme commode de ses défenses. Je ne m’abriterai pas non plus derrière le bouclier de quelque théorie morale. Ma résolution ne s’étale point d’une philosophie pratique qui n’est pas de mon âge, et que la malignité, d’ailleurs, ne manque jamais d’interpréter ironiquement. Il est possible qnc le duel soit en prin-