Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/904

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


oublieront une fermeté que dix ans d’épreuves n’ont point démentie, pour ne voir que ma défaillance d’un jour. N’importe, je saurai trouver dans l’accomplissement d’un devoir supérieur la force de tout braver. Du moins, Julien, il me restera ton amitié pour me consoler d’un bien que je ne perds pas sans regrets ; il me restera l’amour de ma mère et de ma sœur, qui ignoreront, je l’espère, dans la retraite profonde où elles vivent, le stigmate que la société va attacher à mon nom.

Le lendemain, tout Paris s’entretenait de ce qu’on appelait, avec un sourire significatif, la faiblesse d’Albert. On affectait de rappeler, comme contraste, l’allure d’ordinaire si fière et si dédaigneuse, bien que réservée, du jeune artiste. Là-dessus les interprétations allaient leur train, les chuchottemens ne tarissaient pas. Ces sourdes rumeurs parvenaient jusqu’à l’oreille d’Albert, qui d’avance s’était préparé à leur bruit. Alors il courbait la tête sous le poids de cette humiliation qu’il s’était volontairement créée ; il s’abreuvait du calice amer qu’il devait épuiser jusqu’au fond. Albert avait une de ces âmes fortes et résignées qui aiment à sentir tout le poids du malheur que la Providence leur impose ; son regard assuré se plaisait à embrasser toute l’étendue de l’orage qui fondait sur lui. Il avait désiré que Julien vînt chaque jour l’instruire de ce que le monde pensait et disait à son sujet. Celui-ci, avec l’obéissance passive de l’amitié, s’acquittait ponctuellement d’une tâche que le raffinement de la médisance publique lui rendait plus douloureuse encore. Albert apprit par ce moyen que la plupart de ses amis, ou soi-disant tels, se retiraient de lui, abandonnant ce qu’ils regardaient comme une mauvaise cause. Attirés autrefois près d’Albert, sinon par sa fortune, du moins par ses succès et sa réputation, qui sont aussi une sorte de prospérité, ils le fuyaient à présent qu’il y avait quelque désavantage à le connaître. Albert se résolut dès-lors à quitter non-seulement les cercles qu’il fréquentait, mais même ses lieux de rendez-vous les plus familiers. Il s’abrita exclusivement dans l’amitié de Julien et dans ses affections domestiques, qui ne pouvaient le trahir.

Malgré la force intérieure qui le soutenait, Albert avait perdu quelque chose de sa sérénité habituelle ; un voile de tristesse s’était répandu sur ses traits. Sa mère et sa sœur le remarquèrent bientôt, et n’osèrent pas d’abord l’interroger. Enfin, de plus en plus inquiètes, elles laissèrent échapper toute leur sollicitude. Albert manifesta quelque embarras ; une rougeur subite colora son front. Il fit une réponse évasive, qui eût peu rassuré sa mère et sa sœur, si