Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/952

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traînèrent vers la troupe qui venait de partir. Il se laissa entraîner de fort bonne grace, rêvant, avec la rougeur sur le front, aux vingt bottes de paille d’avoine où il devait avoir sa part de sommeil.

La troupe arriva au bout de quelques minutes à l’Auberge-Rouge, où elle avait laissé ses ânes et ses mules, son chariot et ses paniers, à la garde de deux vieillards perclus. Avant le souper, Jacques fut admis solennellement ; on lui promit bonne escorte jusqu’à Florence, moyennant le peu d’argent qui lui restait, à la condition rigoureuse de faire le portrait de toute la bande, bêtes et gens, sans aucune exception. Le parfum des fèves lui fit jurer tout ce qu’il plut aux bohémiens. Le souper fut joyeux et bruyant ; on l’arrosa de quelques coups de vin clairet, on le couronna par une chanson de ronde dont Callot garda le souvenir jusqu’à sa mort. Les deux jolies bohémiennes, qui avaient été ses voisines à table, voulurent l’être encore sur l’aire, de la grange. Il n’eut garde de s’en plaindre ; c’étaient les seules créatures aimables de la troupe. Il avait remarqué qu’avant le souper, elles s’étaient, comme au beau temps des patriarches, lavé les pieds et les mains dans le ruisseau. Dès qu’elles étaient oisives, elles déroulaient leurs chevelures d’ébène, les tressaient de mille façons charmantes, les renouaient ou les éparpillaient. Il dormit auprès d’elles d’un sommeil un peu agité, mais qui n’était pas sans charme.

Le lendemain, on passa par Lucerne, où l’on ne fit qu’une quête stérile. De cette ville, les bohémiens allèrent dresser leur tente dans les forêts voisines, où ils vécurent de rapines durant une semaine, comme les bêtes sauvages. Jacques ne comprenait pas d’abord pourquoi on se retirait ainsi du monde. C’était pour reprendre haleine, bêtes et gens, pour raccommoder les jupes et les corsets, blanchir le linge et les dentelles, limer les paillettes, battre monnaie et travailler à la menue bijouterie, colliers, bagues de cuivre et de plomb, agrafes, boucles, médaillons et autres parures à l’usage des paysannes. Du reste, la vie n’était pas pire dans la forêt qu’à l’hôtellerie. Trois des bohémiens étaient de maîtres chasseurs ; il ne se passait pas de jour qu’ils n’apportassent à la cuisine en plein vent quelque rare pièce de gibier. Jacques fut surpris de trouver une si bonne chère. Il suivait les deux jeunes bohémiennes dans leurs promenades, pendant que les matrones allumaient les fourneaux pour le dîner ou le souper ; il cherchait avec elles des plumes d’oiseaux pour faire des parures, des grappes de sorbier pour faire des colliers ; il cueillait des merises sauvages, des fraises et des groseilles pour le dessert de la bande. Il dessinait sur l’écorce des arbres. La nuit, on allumait un grand