Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/955

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chevaux sont chétifs à faire peur. Callot, en homme d’esprit qui grave de l’histoire, s’est bien gardé de brider les chevaux ; en effet, peu importe où ils iront. Où vont-ils ? d’où viennent-ils ? ils ne le savent pas eux-mêmes. Alors à quoi bon une bride pour guider les chevaux ? Ils s’avancent au hasard. L’âne seul est bridé, car l’âne a de la tête, et qui sait s’il voudrait su ivre la compagnie ?

Dans la seconde eau-forte de la jeunesse de Jacques Callot, nous assistons à une Malte de Bohémiens au premier cabaret d’un village. La troupe s’est installée avec armes et bagages dans un grenier à foin couvert de roseaux. Sur le premier plan, nu, homme à pied et une femme à cheval arrivent en traînards, avec un grand renfort de butin : lapins, poulardes, agneaux, et autres menues rapines. La femme va descendre de cheval ; avec ses cheveux épars, son collier de verroterie, sa draperie rayée, son sourire mutin, elle est agréable à voir. Un galant bien équipé lui offre gracieusement la main ; comme contraste, son compagnon d’aventures est bien le plus splendide coquin qu’on puisse imaginer : carabine, sabre, coutelas, rien ne lui manque. Un singe, qui sans doute était de la partie, se promène sur le dos de ce terrible bohémien. Le reste de la troupe est déjà installé, à ce point que les cochons qui habitaient le rez-de-chaussée du grenier à foin ont pris la fuite dans leur panique : les pauvres bêtes n’avaient jamais vu si mauvaise compagnie. Leur fuite est plaisante, ils renversent tout sur leur passage, même les bohémiens. Devant l’habitation se pavanent avec leurs guenilles majestueuses et leurs coiffures pittoresques les dignitaires de la bande ; à la suite de ce groupe, qui sent sa canaille bien née, se dresse une échelle où grimpent des enfans qui vont au grenier ; presque sans l’échelle, reconnaissez-vous le chapeau à plumes de notre ami Jacques Callot, assis à côté d’une des jolies bohémiennes ? L’artiste a bien voulu dire qu’il était là, mais il n’a pas voulu montrer la figure qu’il y faisait. Nous n’entrerons pas dans le grenier, où il doit se passer des choses très curieuses, à en juger par ce qui se voit à la porte et sur le toit. Fermons la porte. Sur le toit, un chat va sauter sur un oiseau, un chien va mordre la queue du chat, un bâton bien lancé va frapper le chien : c’est tout un drame à la Callot.

Les bohémiens allaient à Florence pour la foire de la madone ; ils ne laissérent pas à leur hôte le temps de visiter tout à son gré Milan, Parme, Bologne ; il jeta à peine un regard sur les palais, les colonnades, les obélisques, les fontaines, les statues ; il allait, il allait, de plus en plus ébloui et enchanté. C’était une ivresse sans fin qui ne