Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/961

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au retour de quelques conversazioni, déposait son éventail tout en regardant au miroir si sa beauté n’avait rien perdu de son éclat, c’était là qu’il voulait se jeter à ses pieds, lui saisir la main et surprendre un baiser. L’aventure était difficile, nul homme n’entrait dans la chambre de Bianca ; à peine si Thomassin lui-même, dans son culte bizarre, y était admis à lui baiser les pieds à l’anniversaire du mariage. Jacques Callot se mit dans les bonnes graces de la femme d’atour de la signora ; cette fille consentit, coûte que coûte, à lui donner la clé de la chambre, se réservant de dire qu’elle l’avait perdue. C’était une clé d’argent ciselée par un Benvenuto Cellini, du temps. Le graveur ne prit pas le loisir d’admirer le travail de l’artiste ; il alla en toute hâte vers la chambre, attiré par le démon de l’amour. Il tressaillit au petit bruit clair produit par la clé dans la serrure. La porte s’ouvrit, son premier regard s’arrêta sur une lampe d’or suspendue au plafond par une chaîne d’argent. La lampe brûlait toujours pour chasser les songes noirs ; sa lumière pâle et triste venait mourir au bord du lit, sur les amples rideaux de gaze. Jacques Callot entra sur la pointe des pieds, ne sachant trop ce qu’il allait faire, tremblant de réveiller la dame. Il avança, respirant à peine, effrayé du silence, effrayé de son amour, effrayé de voir de tous côtés, dans le fond assombri des glaces, sa pâle figure qui se reproduisait à l’infini. Arrivé près du lit, il jeta un regard furtif vers l’oreiller, il découvrit dans l’ombre des rideaux la belle figure de la signora, qui dormait, ou qui faisait semblant de dormir, dit le malin chroniqueur. Callot ne put s’empêcher de soulever un peu le rideau. Le sillon de lumière qui ne touchait que la courtine de gaze tomba sur le bras de la signora, un bras que le Titien eût désespéré de peindre, tant il y avait de grace voluptueuse dans le contour. Callot tourna la tête comme pour voir si quelque lutin malveillant ne le suivait point. Que vit-il ? Thomassin lui-même, le digne et grave Thomassin avec sa mine demi-souriante et demi-renfrognée. Jacques Callot laissa échapper le rideau, mais il se rassura au même instant : ce n’était que le portrait de Thomassin. Le pauvre homme ! murmura-t-il en écartant encore la gaze et le satin. Cette fois la lampe éclaira l’épaule demi-nue de la signora ; du premier coup d’œil, Jacques Callot ne vit qu’une boucle de cheveux et un flot de dentelles. Peu à peu son regard traversa le voile trop léger, sa bouche voulut suivre son regard ; mais par un hasard, je ne dirai pas providentiel, sa bouche rencontra les lèvres de la dame, qui s’éveilla tout douce-