Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/970

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Les médecins lui ordonnèrent d’abandonner le travail, de vivre sans souci à la campagne, au grand soleil et au grand air. Il ne tint pas compte de l’ordonnance des médecins ; il voulut consacrer ses dernières forces à parachever son ouvre immense, ne trouvant de charme que dans le travail. Il était la proie d’une tristesse sans cause apparente ; il n’avait plus d’ardeur à rien, hormis à prier Dieu ; il n’était pas mort, et il n’était déjà plus de ce monde ; c’en était fait de son cœur, il porta plus d’une année le deuil de lui-même. Il faut croire que Catherine Kuttinger ne fut point pour lui une autre signora Bianca.

A ses derniers jours, cependant, Callot sembla renaître à la vie ; il secoua la poussière du tombeau avec ses songes trop catholiques, son cœur tressaillit encore une fois, un rayon de sa jeunesse ranima son ame éteinte. Il ressaisit sa pointe et, grava, avec tout le feu de son meilleur temps, la planche connue sous le nom de la petite Treille. Figurez-vous une troupe de paysans attablés sous un berceau de vignes, à la porte d’un joyeux cabaret de village, célébrant par un baiser à leurs belles chaque broc de vin clairet qu’ils vident en chantant. C’est un dimanche après vêpres, le soleil descend à l’horizon, toute la nature est en fête, les oiseaux chantent sur les branches touffues où serpente la vigne en fleur ; sous les grands ormes frémissans, le ménétrier agace son violon pour appeler les filles. En voyant la joie sereine de ces buveurs, on se demande si le bonheur est au fond de leurs brocs, sur la lèvre de leurs belles, dans l’épanouissement de la nature. On s’arrête à ce tableau avec un charme infini, on prendrait, sans se faire prier, une place à la table rustique, on rejetterait sans regret sa petite part de vanité, pour respirer sous cette treille enchantée. Qui sait si Callot, désabusé de tout, n’a pas écrit là en mourant son dernier rêve ?

Callot acheva de mourir le 25 mars 1635, âgé de quarante-deux ans ; on l’inhuma dans le cloître des cordeliers ; on lui éleva un tombeau fastueux parmi les sépultures de la famille des ducs de Lorraine, tombeau surmonté d’une pyramide où était suspendu le portrait de l’artiste, peint sur marbre noir par son ami Michel Lasne. C’était un portrait de grandeur naturelle, d’une touche assez fière ; dans le cadre en pierre, une guirlande de feuilles de chêne était sculptée ; était-ce l’emblème des vertus nationales de Callot ? Le génie de son art, appuyé contre l’entourage, soutenait d’une main sa tête pensive, et de l’autre portait une palme. Callot était représenté avec des cheveux noirs partagés sur le front et coupés à la manière