Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/282

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penserai de tout commentaire. S’il restait quelques doutes à M. Bernard sur la vénalité des états de la ligue, après les passages formels des procès-verbaux qu’il publiait, il semble que les historiens eussent pu suffisamment l’édifier. Le Grain lui eût dit que le son des pistoles résonnait dans cette assemblée ; Cheverny lui eût attesté que les députés étaient la pluspart gaignés ; Mézeray, qu’ils étaient payés [1]. En prenant enfin la peine d’ouvrir le livre de Pierre Matthieu, il y eût trouvé cette phrase sans réplique : « Les députez demeurèrent à Paris, stipendiez à la veue de tout le monde par les Espagnols, jusques à envoyer en pleine assemblée leurs rescriptions en espagnol pour recevoir leur argent. » Il faut bien citer les textes, quand il s’agit d’une pareille accusation.

On sait maintenant, grace à la publication de M. Auguste Bernard, ce qu’ont été les états de 1593, et quelle place définitive doit leur assigner l’histoire. En consentant à la conférence de Suresne, en laissant une assemblée importante se former à côté de la leur, ils s’annulèrent tout d’abord. Aussi la véritable histoire parlementaire de la ligue se passe-t-elle à Suresne. Là au moins les partis opposés sont continuellement en présence ; là au moins il y a des ligueurs et des royalistes, et, en se rapprochant, en discutant, ils accoutument la France aux idées de modération, ils préparent cette conciliation heureuse par laquelle Henri IV sut faire à chacun sa part, aux catholiques par l’abjuration, aux huguenots par l’édit de Nantes. Les états de 1593 ont cependant leur intérêt, un vif intérêt historique. C’est le tableau fidèle d’un parti qui meurt et se débat dans l’impossible ; c’est le dernier acte, acte curieux et quelquefois comique, de ce trop long drame des guerres de religion qui agitèrent l’Europe durant le XVIe siècle. La conférence de Suresne, si importante dans l’histoire politique, était suffisamment connue. En éveillant plus particulièrement l’attention sur les procès-verbaux jusqu’ici inédits des états de la ligue, M. Bernard vient à son tour éclairer un coin curieux et trop négligé de ce vaste tableau. Les documens qu’il publie méritent toute confiance par l’authenticité de la rédaction, comme par le soin patient avec lequel l’éditeur les a mis au jour. En résumé, c’est là un morceau important pour les érudits, et en même temps c’est une pâture piquante pour ceux qui aiment à fureter les époques curieuses, pour les lettrés qui trouvent plaisir aux confrontations historiques, aux rapprochemens littéraires.

Il y a seulement lieu de regretter, je le répète, que, par une condescen-

  1. Quand Bossuet dit que les ligueurs étaient achetés par l’Espagne, hispanico auro corrupti, il comprend évidemment les états dans son assertion. L’opinion trop peu connue de Bossuet sur l’Union doit singulièrement scandaliser les néo-catholiques. Aux yeux de ce dernier des pères, comme disait La Bruyère, la religion, dans la ligue, n’était qu’un prétexte, religionis obtento studio, et il ne fallait professer que du mépris pour toutes ces folies furieuses, hcec febricitantium deliria contemnamus. (Voyez Defens. Cleri gallicani, liv. III, c. XXVIII. Il est vrai que la ligue a pour elle l’autorité de M. Lacordaire : c’est une compensation