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pour Limerick, et l’évêque Slattery, qui jusqu’alors avait voulu rester entièrement étranger à l’agitation. Cependant ce qu’il y a de plus significatif, c’est ce qui s’est passé le 19 novembre dans toutes les paroisses de l’Irlande. On sait qu’outre la rente du rappel, l’Irlande paie volontairement à O’Connell une liste civile pour le dédommager de ses sacrifices, pour le récompenser de ses services. Or, cette liste civile, qui depuis quelques années était de 15,000 livres à peu près, s’élèvera cette année à 30,000 livres au moins. A Dublin seulement, on a recueilli plus de 4,000 livres, au lieu de 1,660, moyenne des cinq années précédentes. Cela ne donne pas à croire que la popularité du grand agitateur tende à diminuer.

On sait comment s’est terminé le premier acte du drame judiciaire qui depuis six semaines a remplacé le drame populaire. Après une lutte assez vive et des succès variés sur le terrain de la procédure, le procès a été renvoyé au 15 janvier, et les accusés auront l’avantage des nouvelles listes du jury. Qu’en arrivera-t-il ? Personne ne peut le dire, jusqu’à ce que le jury soit constitué. Mais tel est l’état du pays, telles sont les inimitiés profondes qui le divisent, qu’une fois le jury sur son banc il deviendra facile de prévoir un acquittement ou une condamnation. Comme, pour condamner aussi bien que pour absoudre, l’unanimité est nécessaire, il n’est même pas impossible qu’un catholique ou un orangiste obstiné empêche tout verdict, et force de remettre le procès à une autre session. Quoi qu’il en soit, ni O’Connell par un acquittement, ni le gouvernement par une condamnation, n’aura gagné sa cause ni terminé son œuvre. O’Connell acquitté, ce sera une grande joie, un grand triomphe pour l’Irlande ; mais le rappel de l’union sera bien loin encore. O’Connell condamné, la vieille Angleterre battra des mains ; mais l’agitation ne sera pas vaincue. Si l’on en croit un correspondant très intelligent du Morning-Chronicle, qui a dernièrement parcouru l’Irlande, l’idée du rappel de l’union a jeté des racines bien plus profondes qu’on ne le croit, et le peuple est convaincu qu’il lui suffira de se lever en masse à un jour donné pour reconquérir ses droits et passer de la pauvreté à l’aisance. Les phrases d’O’Connell sur la tyrannie du Saxon, sur le parlement national, sur l’inhumanité des propriétaires, se mêlent donc partout à toutes les transactions, et sont devenues un lieu commun. D’un autre côté, le clergé agit sourdement plus encore que publiquement. Après la messe, comme en avait menacé le docteur Higgins, on renvoie les femmes et les enfans ; les hommes restent, et le prêtre les excite à mourir, s’il le faut, pour leur foi et leur pays.