Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 5.djvu/868

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Qu’on ne pense point que là s’arrête cet esprit original, toujours en travail de minutieuses recherches. Si le style est l’homme, comme l’a dit Buffon, à plus forte raison le style est l’œuvre ; et de même que la netteté de la conception entraîne toute clarté dans l’exposition, de même d’une phraséologie maniérée, sinueuse, inextricable en ses mille tours, on n’ira point conclure à l’unité du sujet, à la lucidité générale du plan. Il s’ensuit donc que cette variété singulière ce luxe de formules inusitées, cette superfétation parasite qui nous inquiète chez Richter dans l’économie de sa pensée, se rencontreront naturellement dans toutes les grandes combinaisons de son œuvre. Il y a dans la manière dont tout cela s’arrange et s’organise quelque chose qui vous rappelle ces chinoiseries merveilleuses, ces petits chefs-d’œuvre de patience et de curiosité, où d’innombrables boules s’enchevêtrent dans l’ivoire. Impossible chez lui de trouver un morceau, fiction romanesque ou traité de morale, qui ne s’enveloppe dans toute espèce de langes fantastiques, dans quelque narration extravagante, au moyen de laquelle il se rattache à l’auteur ; car il faut toujours que Jean-Paul intervienne et joue son personnage dans la pièce. C’est alors qu’il vous expose du plus grand sang-froid une géographie imaginaire dont il ne perd jamais l’occasion de faire étalage. Écoutez-le, il vous parlera fort sérieusement de Flachsenfingen, Haarhaar, Scheerau, respectables cités dont il connaît la statistique, les mœurs, la politique, la littérature, et dûment pourvues d’une collection irréprochable d’altesses sérénissimes, de conseillers auliques, de chambellans qui s’entretiennent avec lui d’affaires de l’état dans le plus aristocratique dialecte, et l’encouragent le plus souvent à continuer ses travaux. Pas une histoire qui ne procède par digressions, pas un chapitre qui ne traîne avec lui des chiffons volumineux. Au moment où l’intrigue commence, où l’intérêt semble enfin vouloir poindre, arrive, on ne sait d’où, une intercalation luxuriante, un extra-blatt, avec ses pointes satiriques, ses allusions, ses moralités, une divagation sur des sujets que nulle intelligence ne peut prévoir, et le lecteur, abasourdi, s’épuise en conjectures, se fend la tête pour comprendre le mot de cette énigme inextricable, ou bien, las de tant de tribulations, fatigué de voir, qu’on le bafoue, ferme le livre et n’y revient jamais.

Tout ceci est exact, et cependant comment oser nier que des rayons de la vérité la plus pure éclairent ce chaos, que les piliers de lumière éblouissante s’y dressent ? Et d’ailleurs, est-ce bien un chaos, ou les yeux plutôt ne nous manquent-ils pas ? Sommes-nous sûrs d’avoir dans le regard une assez vive, une assez profonde clairvoyance, pour