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renoncer à toute tentative de ce genre. Déjà, à la nouvelle du changement de ministère, Charles III, profondément affligé de la disgrâce d’un ami, n’avait pas caché ses défiances sur les intentions de son successeur. Loin de chercher à irriter ce monarque, d’Aiguillon avait besoin de le rassurer. Une conduite claire et nette dans l’affaire que le roi catholique poursuivait avec tant d’ardeur pouvait seule apaiser un prince si absolu. D’Aiguillon se rendit à cette nécessité, qui contrariait à la fois son penchant et ses projets. Il était attaché aux jésuites ; leur cabale l’avait porté au ministère. En protégeant la société, en lui rendant le pouvoir qu’elle avait perdu, Mme Du Barry, sa protectrice, s’assurait d’ardens défenseurs. Que d’éloges ! quels panégyriques ! le jésuitisme, comme l’Encyclopédie, allait avoir sa Pompadour. C’était mieux : grâce à des plumes complaisantes et sacrées, la favorite devenait une Maintenon. Ce plan flattait à la fois l’ambition du ministre et l’amour-propre de Mme ’Du Barry ; cependant les exigences du roi d’Espagne dominaient ces considérations. Tout successeur de Choiseul lui semblait suspect ; il fallait désarmer sa défiance, le gagner, lui donner des gages. En conséquence, le nouveau ministre débuta par une de ces lâchetés qui rendirent depuis son administration si fameuse. Bernis, trop tiède au gré du roi Charles III, lui déplaisait depuis long-temps. D’Aiguillon livra les dépêches du cardinal au comte de Fuentes, ambassadeur d’Espagne [1] ; ces dépêches accusaient la mollesse des poursuites du cardinal contre les jésuites. D’Aiguillon promit d’y mettre un terme par des ordres sévères ; mais en même temps il demanda un profond secret à l’égard de Bernis. Telle est l’allure des gouvernemens faibles, et par conséquent perfides.

Tous les doutes de Charles III furent dissipés. Dès ce moment, il oublia Choiseul, et, pour témoigner sa reconnaissance à d’Aiguillon, il traita directement avec lui la négociation sur les jésuites. L’ambassadeur de France à Madrid et celui d’Espagne à Versailles poussèrent même la confiance jusqu’à s’envoyer mutuellement leurs dépêches : celles de Florida Blanca furent expédiées de Madrid en France [2].

A cette époque, la situation de Clément XIV devint très malheureuse. Tous les délais étaient épuisés ; les menaces des jésuites

  1. Lettre de Grimaldi au comte de Fuentes, ambassadeur d’Espagne en France, 18 mai 1772. (Copie légalisée et certifiée par la signature de M. de Fuentes.) — Lettre de don Joseph Moniño au marquis de Grimaldi ; Rome, 9 juillet 1772.
  2. Ces copies jettent un grand jour sur les négociations de Clément XIV, et corrigent, par une utile controverse, les éloges emphatiques que s’accorde le cardinal de Bernis.