Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/99

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Toutefois, le romancier a certains dédommagemens. Il tient à sa disposition un espace infini ; il peut suivre ses personnages dans tous les détails de leurs destinées et de leurs caractères. Des événemens habilement variés mettront en jeu, en lumière, tous les ressorts, tous les secrets de la nature humaine ; à ces récits, pourra s’associer une analyse délicate de tous nos sentimens, analyse par laquelle le romancier pénétrera, s’il en a la force, dans les derniers replis du cœur. Enfin, il pourra de temps à autre parler en son nom, intervenir par ses propres réflexions comme le chœur des tragédies antiques, et suggérer ainsi au lecteur ce qu’il doit penser et sentir.

Les ressources dont dispose le romancier sont grandes ; mais, pour qu’en ses mains elles soient vraiment fécondes, il doit n’avoir pas moins de jugement que d’invention. La verve, le feu créateur de l’imagination, donnent la vie aux personnages ; puis, pour les faire agir et penser, il faut une intelligence énergique et maîtresse d’elle-même. Reproduire dans un tableau complet toutes les faces de la nature humaine et tous les accidens vraisemblables de la destinée est une œuvre qui demande un esprit étendu, libre et calme au sein de ses inspirations les plus vives.

Si l’imagination de l’écrivain, plus sensible que forte, recevait tour à tour les impressions les plus diverses sans le contre-poids d’une raison capable de les contrôler, si des émotions sans mesure et sans frein poussaient sa plume, il serait inévitable que ce désordre de l’âme ne passât dans son œuvre. Les conceptions seraient plutôt ébauchées avec une ardeur hâtive que réalisées avec puissance et sûreté ; les mœurs des personnages, les situations où le lecteur les trouverait placés seraient fausses ; la physionomie des caractères serait défigurée par de mensongères enluminures ; enfin, au milieu de signes épars de talent et de vigueur, on n’assisterait guère qu’à des efforts avortés, à une décadence laborieuse.

Dès les premiers momens où Mme Sand entra dans la carrière, elle avoua qu’elle écrivait ses romans avec certaines préoccupations sur notre état social. « Le narrateur espère, disait-elle dans la préface d’Indiana, qu’après avoir écouté son conte jusqu’au bout, peu d’auditeurs nieront la moralité qui ressort des faits, et qui triomphe là comme dans toutes les choses humaines. » Alors, il est vrai, Mme Sand protestait contre les prétentions philosophiques qu’elle devait afficher plus tard si hautement ; elle marchait un peu au hasard, sans bien savoir elle-même la portée de ce qu’elle écrivait. Tantôt ce qu’on est convenu d’appeler, dans le langage du jour, les questions sociales, semblait l’attirer ; tantôt on eût dit qu’effrayée de ces graves