Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 8.djvu/83

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Trois des chaînes qui retiennent le gouvernail sont brisées. Le galion révolté n’obéit plus à la barre ; il se penche, il se met en travers. Le maître et le pilote accourent ; les matelots s’élancent, hélas ! en vain : ils tombent les uns, sur les autres et se blessent mutuellement. Alors trois vagues formidables tombent en plein sur le vaisseau : elles rompent, elles mettent en pièces les puissans et utiles appareils. « O Dieu suprême ! s’écrie le poète (on voit que Corte Réal oublie pour le moment Neptune et Amphitrite, ô Seigneur ! accordez-moi votre assistance, pour que je puisse narrer dans toute leur vérité ces déplorables évènemens ! » L’ouragan excité par Eole frappe le grand mât ; dans les cordages, un sifflement horrible se fait entendre : le géant des forêts, transplanté sur le vaisseau, mugit et tombe brisé en mille éclats. La haute mâture, les pointes qui touchent orgueilleusement la nue, s’humilient maintenant au milieu des ondes. En ce moment une lame énorme, irritée, monstrueuse, assaillit le navire déjà affaissé ; elle donne en plein dans la poupe, rompt, brise, disperse le gouvernail, et, franchissant les hautes hunes, retombe sur le pont et y forme un lac dans lequel l’équipage abattu est presque noyé. Tous poussent un cri vers le ciel : « O Dieu puissant ! ô père miséricordieux ! ayez pitié de nous ! Spectacle affreux et déchirant ! entendre les sanglots des femmes, voir le vaisseau englouti reparaître pour recommencer une nouvelle lutte ! Enfin le malheureux galion heurte violemment contre un rocher. Ce choc épouvantable, gros de malheurs, a porté du côté où la belle Lianor presse ses jeunes enfans dans ses bras. La douleur et l’effroi ont glacé le sang dans ses veines : ses yeux, dont l’éclat triomphait de tous les cœurs, se ferment à la lumière. Sur son charmant visage, les couleurs de la rose font place à une pâleur mortelle. Telle une tendre fleur dans la prairie verdoyante, quand le pied d’un farouche animal l’a foulée, languit triste, fanée, sans vigueur. Sousa vole à son secours ; il oublie le danger commun ; il ne craint que celui-là. D’un côté, il prévoit la perte de son équipage ; de l’autre, la mort de celle qui est sa vie. Placé entre ces deux maux, il implore la grace et le secours de Dieu ; il ordonne que la grande chaloupe soit lancée à la mer, car le navire est sans ressource. Il prend dans ses bras le cher fardeau de Lianor évanouie ; il saisit ses deux petits enfans, autrefois gages si doux, aujourd’hui surcroîts de douleur. Aidé de vingt hommes robustes, il s’élance avec eux dans la frêle embarcation. Ceux qui restent sur le navire, poussent un long cri de détresse. La chaloupe à peine arrivée à terre, retourne au vaisseau. Les naufragés s’y précipitent ; c’est la planche de salut que chacun s’efforce de saisir. Diogo do Couto