Page:Revue des Deux Mondes - 1845 - tome 10.djvu/957

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plus d’une exception de sa part qui serait piquante ; j’ai déjà parlé de l’émotion que lui causaient quelques-uns des chœurs d’Euripide, et certes aucun académicien d’Italie, aucun de ses confrères de la Crusca [1], ne sentait mieux le charme de l’Aminta qu’il ne le goûtait lui-même. Ces nuances admises, le fond de son cœur était bien là où nous le disons. Dès qu’il en trouvait prétexte dans ses cours, il se permettait des excursions vers ces époques préférées, et si, sur son chemin des Provençaux, il pouvait faire à l’occasion le grand tour par les Niebelungen jusqu’à l’Edda, il se gardait bien d’y manquer. Fauriel est sans contredit l’esprit le plus anti-académique de vocation qui ait existé en France ; il avait l’enthousiasme du primitif, il en avait même le prosélytisme (disposition assez surprenante chez lui) ; il y voulait convertir d’abord, dans le courant de ces années 1820-1828, les jeunes esprits mâles et délicats qu’il rencontrait. Son action sur les débuts de M. Ampère fut sensible ; il contribua à développer en cette vive nature l’instinct qui la tournait vers les origines littéraires, à commencer par celles des Scandinaves. La première fois que M. Mérimée lui fut présenté. Fauriel l’excita aussitôt à traduire les romances espagnoles d’après le même système qu’il venait d’appliquer aux chants grecs, et il eut quelque peine ensuite à ne pas voir dans l’ingénieux pastiche de la Guzla une atteinte légèrement ironique à des sujets pour lui très sérieux et presque sacrés. Chants serbes, chants grecs, chants provençaux, romances espagnoles, moallakas arabes, il embrassait dans son affection et dans ses recherches tout cet ordre de productions premières et comme cette zone entière de végétation poétique. Il y apportait un sentiment vif, passionné, et qui aurait pu s’appeler de la sollicitude. J’en veux citer un exemple qui me semble touchant, et qui montre à quel point il avait aversion de l’apprêté et du sophistiqué en tout genre. Il avait raconté un jour devant M. de Stendhal (Beyle), qui s’occupait alors de son traité sur l’Amour, quelque histoire arabe dont celui-ci songea aussitôt à faire son profit. Fauriel s’était aperçu que, tandis qu’il racontait, l’auditeur avide prenait au crayon des notes dans son chapeau. Il se méfiait un peu du goût de Beyle ; il eut regret à la réflexion, de songer que sa chère et simple histoire, à laquelle il tenait plus qu’il n’osait dire, allait être employée dans un but étranger et probablement travestie. Que fit-il alors ? Il offrit à Beyle de la lui racheter et de la remplacer par deux autres dont, tout bas, il se souciait

  1. Fauriel était membre de l’Académie de la Crusca ; il y succéda à Charles Pougens en février 1834.