Page:Revue des Deux Mondes - 1845 - tome 11.djvu/297

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Si l’on voulait à toute force opposer aux faits réels, aux données de la pratique, des calculs abstraits, qu’on sache bien que nous pourrions à notre tour produire des calculs, semblables. On prouverait par des chiffres que les chemins de fer sont en mesure de transporter les marchandises à raison de 6 centimes et moins ; nous prouverions à notre tour, par des chiffres aussi admissibles, aussi concluans, que les canaux peuvent effectuer ces mêmes transports pour moitié des prix qu’on vient de voir. Nos calculs, et nous le déclarons d’avance, quelque rigoureux qu’ils parussent et qu’ils fussent en effet, seraient au fond entachés d’erreur, parce qu’ils ne tiendraient pas toujours compte des faux frais, des non-valeurs, des interruptions de services, de ces mille incidens de la pratique, que la pratique seule révèle ; mais ils vaudraient tout juste autant que ceux qu’on nous oppose. Bien plus, ils se justifieraient par des faits, car les prix ci-dessus, qu’on le sache bien, ne s’appliquent qu’à un trafic régulier, à un service de transport suivi, et si nous voulions sortir de cet ordre normal de faits, nous trouverions ailleurs des prix d’occasion incomparablement plus bas. Ainsi ces mêmes bateaux qui naviguent, à la demande du commerce, aux prix stables qu’on vient de voir, vont souvent, dans les intervalles de temps que cette navigation régulière leur laisse, utiliser leurs chômages accidentels en s’offrant pour transporter, à des distances plus ou moins grandes, des matières de peu de valeur, comme du sable, du gravier, du fumier, de la marne, à des prix considérablement réduits ; mais ce n’est pas sur ces faits accidentels qu’une appréciation doit s’établir.

S’il en est ainsi, dit à ce propos un des hommes dont nous combattons les doctrines, s’il y a, en effet, une différence si notable entre le prix des canaux et celui des chemins fer, comment se fait-il que ces derniers aient jamais pu, lorsqu’ils se trouvaient en concurrence avec des voies navigables, transporter seulement une tonne de marchandise ? Comment se fait-il, dirons-nous à notre tour, que le roulage même, dont les prix sont encore plus élevés, et qui ne compense guère cet inconvénient par d’autres avantages, n’ait jamais été entièrement dépouillé par les canaux ? Cela vient de ce que toute espèce de transport ne convient pas à toute espèce de marchandise, de ce qu’il y a des matières qui redoutent le voisinage de l’eau, comme il en est d’autres qui l’appellent, de ce que certaines marchandises demandent un déplacement rapide, fût-il plus cher, tandis que pour d’autres un mode de transport plus lent serait encore préférable, même à prix égal. C’est qu’enfin les besoins sont divers, et qu’il faut aussi des moyens