Page:Revue des Deux Mondes - 1845 - tome 12.djvu/340

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affreuse histoire ; l’orgueil et la vanité mépriseraient vos labeurs. — Quel est-il, je vous prie, cet artisan qui prend la plume ? et de quel droit l’ose-t-il ? Rimeur absurde, retire-toi, quitte ce pupitre, racornis tes doigts [1], laisse là cette industrie qui n’est pas faite pour toi. Tu ne prononces que des anathèmes, et tu n’es qu’un rude ouvrier de poésie !

« Oh ! si je le pouvais, si ma poésie était l’enfant naïf et frais recueillant les marguerites blanches sur les pelouses de mai, et babillant avec plus de grace que les oiseaux du bois voisin ! J’apprendrais à mes frères les pauvres à être gais comme la nature, comme les fleurs et les oiseaux, comme les vents et les rivières, comme les nuages qui passent et se jouent brillamment dans le ciel. Ma sagesse alors serait joyeuse ; mais, hélas ! mon cœur est malade, et je vis de poison. Ma joie serait une honte ; je veux l’ombre et la tristesse, je les cherche comme ces plantes qui se cachent dans l’obscurité. Il y eut un temps où mon cœur était limpide et doux comme la larme d’une femme ; à force de rêver au maux que je ne puis guérir, il s’est endurci, et je n’ai plus, comme le Florentin d’autrefois, comme celui dont l’harmonie était un sifflement et un tonnerre, je n’ai plus d’espoir et de plaisir que dans le combat ; je me ceins les reins pour lutter et souffrir. Ne me lisez donc pas, vous qui aimez l’élégance et la grace. Ne venez pas, mouches folles, déchirer sur ces épines et ces roches brûlées du soleil, battues de la tempête, la gaze de vos ailes. Mais vous qui honorez la vérité suivez-moi ; je vous apporte des fleurs de bruyères cueillies sur le précipice, au milieu de la bise qui glace et de l’orage qui dévore ! »

Le poème d’Ebenezer Elliott intitulé le Patriarche du Village n’est qu’une imitation trop souvent déclamatoire du poème de Wordsworth, the Wanderer. La critique a beaucoup médit de ce colporteur philosophe, qui traite, en métaphysicien consommé, de Dieu et de l’homme, de la nature et de l’ame ; on n’a pas vu que les tableaux vulgaires et les humbles paysages du poète avaient besoin, pour se relever et s’embellir, de cette auréole et de cette transformation idéale. Elliott abuse de la réalité, qu’il exagère. The Ranter (le déclamateur) d’Elliott, pièce très courte, mais d’une grande éloquence, est peut-être ce qu’il a écrit de plus complet et de plus achevé. Ses odes et ses chansons sur la taxe, les impôts et la faim, sur les chartistes, les enfans des manufactures et les émeutes de 1837-38, resteront comme témoignages historiques, et laissent une impression profondément douloureuse. Nous nous contenterons de citer la chanson des enfans de Preston :

« Il faisait beau ; le canon grondait, le vent du nord soufflait et donnait de la vigueur à l’homme. Par milliers sortaient des moulins de Preston les petits prisonniers.

  1. Rehoof my finger, etc.