Page:Revue des Deux Mondes - 1846 - tome 13.djvu/460

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majesté n’anoblirait-elle pas ce qu’elle avait touché ? Pourquoi le château Bouret ne deviendrait-il pas, le lendemain de la visite du roi, une petite seigneurie, et le maître du château quelque chose aussi ? Il existait des exemples de moins juste élévation. Comme cette idée souriait à Bouretl… Lui gentilhomme ! ayant des armes sur son argenterie et au panneau de ses voitures ! Oh ! mon Dieu ! il serait modeste : un champ de sinople et une pêche d’or en abîme, surmontée d’une couronne de vicomte.

Une réflexion vint foudroyer Bouret. Le roi lui avait dit : « Monsieur Bouret, assurez Mme Bouret que j’irai faire la médianoche à votre château. » Madame Bouret ! Le roi me croit donc marié ? Comment, pourquoi le détromper ?… A mon âge, un fermier-général doit être marié… le roi a raison… Et d’ailleurs, comment donner une médianoche sans femme ?… Quelle femme viendrait à ma soirée, si je n’ai pas une femme, et une femme qui soit madame Bouret ? Puis-je introduire sa majesté au milieu des danseuses de l’Opéra ? Je serais un homme perdu de mœurs, je serais déshonoré. Les fermiers-généraux ne jouissent pas déjà d’une réputation virginale. Après tout, se dit Bouret, il est temps de fermer ma carrière trop dissipée de jeune homme : j’ai eu un célibat assez agité. L’erreur du roi ne serait-elle pas un avertissement de la Providence, qui m’appelle à contracter un mariage pur, honnête, et à goûter les joies sacrées de la famille ?

Au bout de tous ses raisonnemens et de toutes ses réflexions, Bouret trouva le mariage. Il se maria enfin avec une cousine de Mme de Pompadour. La parole du roi avait été un ordre pour lui. Ce fut un grand scandale dans les coulisses de l’Opéra, l’endroit où l’on s’épouse le plus, et où l’on se marie le moins. On se moqua de la fin ridicule du financier ; il rougit un peu, il se résigna ensuite ; enfin il osa se montrer en public avec sa moitié légitime.

— Vienne le roi maintenant ! s’écria Bouret, j’ai une femme pour lui faire les honneurs de la médianoche où il s’est invité.

Louis XV eut des rhumatismes après la goutte, de mauvaises digestions entre la goutte et les rhumatismes ; sa santé ruinée ne se relevait pas. Chaque fois que Bouret voulait parler de la médianoche au ministre, le ministre répondait : « Sa majesté ne quitte plus Versailles ; dès qu’elle ira mieux, on songera à lui remettre en mémoire votre fête. »

En attendant, la fortune du financier déclinait comme la santé du roi. Les deux règnes finissaient. Enfin Bouret apprit un jour avec toute la France que le roi était mort de la petite vérole. Bouret faillit