Page:Revue des Deux Mondes - 1846 - tome 14.djvu/162

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Plus on tarde à les vider, et plus on rend l’opposition exigeante. Elle ne songeait pas, l’année dernière, aux officiers de la maison du roi et aux employés de la liste civile, et voici qu’une difficulté constitutionnelle du premier ordre se trouve engagée dans une affaire qu’on ne pourra plus désormais terminer sans les atteindre. La portion intelligente du parti conservateur a depuis long-temps conscience de la gravité du problème qu’on s’obstine à ne pas poser, comme s’il suffisait de ne pas poser une question pour la faire disparaître. On dit que le cabinet lui-même avait suscité, l’année dernière, le projet présenté par cinq de ses plus honorables amis, projet qui, convenablement modifié, aurait pu, sous des formes plus générales, produire un résultat analogue à celui que se propose M. de Rémusat. Qu’est devenue cette proposition, reproduite encore cette année par l’inutile persistance de M. de Gasparin ? Quelle adhésion publique et quelle sorte de concours lui a donnée le ministère ? N’est-il pas dominé par sa majorité de fonctionnaires beaucoup plus qu’il ne la domine, et, au point où en sont venues les choses, ne serait-ce pas le cabinet qui recueillerait surtout le bénéfice d’une émancipation destinée à replacer tous les pouvoirs dans une situation régulière ?

Que le parti conservateur y prenne garde : s’il est maître du présent, il y va de son avenir ; qu’il ne laisse pas s’établir, dans l’intérêt de la monarchie, non plus que dans celui de sa propre prépondérance, cette dangereuse opinion, qu’il n’y a aucune réforme à attendre de son initiative, même pour réprimer des abus manifestes. Qu’il n’apprenne pas à l’opinion publique à chercher en dehors de lui une issue pour ses plaintes, une expression pour ses voeux, et qu’il songe que c’est toujours au sein de leur victoire que les ultracismes ont péri. Déjà des symptômes significatifs constatent le réveil du pays, moins absorbé dans les intérêts matériels, plus disposé à tenir compte des grands événemens qui se passent et de ceux qui se préparent au dehors. Au sein même de la chambre, le débat sur la réorganisation des gardes nationales a constaté qu’une portion de la majorité n’entendait pas engager sa responsabilité au-delà de certaines limites, et, pour correspondre à ces dispositions nettement exprimées, M. le ministre de l’intérieur a dû prendre l’engagement de rentrer, à la session prochaine, dans la légalité, violée depuis dix ans, en présentant un projet destiné à mettre la loi d’accord avec les faits, si, d’ici à cette époque, il ne parvenait pas à mettre les faits d’accord avec la loi.

La vive émotion causée au pays par les affaires de Pologne et par les massacres de la Gallicie est un indice non moins sérieux de ce réveil chaque jour plus sensible de l’esprit public. Il y a trois mois qu’on déclarait la France à jamais enfouie dans les combinaisons de l’agiotage, à jamais incapable de s’agiter pour une pensée de nature à ébranler le repos du monde. Qu’en pense-t-on aujourd’hui, et qui pourrait méconnaître les conséquences qu’auraient eues sur l’opinion publique la durée et le développement de l’insurrection polonaise ? Il n’est pas une classe de la société française dans laquelle des sentimens chaleureux et un dévouement sympathique ne continuent à se manifester, et il est hors de doute que, si une crise analogue se produisait à l’époque des élections générales, le résultat de celles-ci en serait gravement modifié. Le mouvement de Cracovie n’a pas plus réussi que n’avaient réussi les six révolutions qui, depuis 1772, ont signalé l’héroïque désespoir d’un grand peuple luttant, par la seule puissance du droit, contre la plus odieuse oppression qui fut jamais ; mais, prises en masse,