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mouchoir à demi sortant de sa poche, ce qui est un incident très goûté. Furieux d’avoir manqué son coup, il revient à la charge, et le matador s’esquive de la même manière. A la troisième passe, qui doit être la dernière, le taureau, plus froid, par conséquent plus dangereux, s’arrête tête baissée devant le torero et semble calculer son élan. Le matador alors se pose devant lui, la poitrine effacée, le jarret tendu, l’épée abaissée vers le taureau et la muleta au-dessous de l’épée. L’homme et la bête se mesurent avec une rage muette. En ce moment, votre cœur roule dans votre poitrine et votre respiration s’arrête. Tout à coup le taureau s’élance, l’homme part ; un choc a lieu, un éclair brille, et, quand le coup est bien porté, la longue lame disparaît jusqu’à la garde entre le garrot et la nuque du taureau, qui tombe à genoux ou qui se cabre en beuglant.

C’est ainsi que l’espada agit toujours avec un taureau franc (claro) et courageux ; mais tous les taureaux n’ont pas le même caractère ni la même vue, et c’est la science du matador de juger à l’instant son adversaire. Devant un animal fourbe qui joint la ruse à la vigueur, qui, au lieu de fondre avec furie, attend ou recule, devant un taureau qui, par exception, voit bien devant lui, et surtout devant une bête lâche qui fuit devant l’épée et dont la peur change l’allure, le rôle devient autrement difficile.

Le taureau que nous avions sous les yeux était le plus dangereux qui eût paru depuis long-temps sur la place de Madrid. Il sortait de la ganaderia (du haras) de don Pinto Lopez, éleveur fort en faveur en ce moment ; car les aficionados prennent parti, les uns pour les taureaux de don Pinto, les autres pour ceux de don Éliaz Gomez, à l’imitation de nos sportsmen, qui partagent leur confiance entre les écuries du prince de Beauveau et celles de M. de Rothschild. Dès que le Chiclanero eut présenté à son ennemi la muleta, le taureau laissa de côté le voile trompeur, et se rua sur l’homme. Le léger matador s’esquiva en faisant de côté un bond énorme ; mais un murmure de crainte s’éleva de tous les gradins. Le taureau s’était arrêté de nouveau, et le Chiclanero l’étudiait en homme qui comprenait le danger. Il lui présenta une seconde fois la muleta. Pour comble de malheur, en ce moment suprême, une brise légère vint à passer dans l’arène : le moindre souffle qui, dans cet instant, agite le voile du matador, et pousse vers lui ses plis écarlates, augmente affreusement le péril. Le taureau, immobile, acculé sur ses jarrets, attendait son adversaire en secouant ses cornes ensanglantées. Les animaux qui attendent sont les plus difficiles, car le matador, ne pouvant pas recevoir leur choc et les laisser s’enferrer sur son épée tendue, doit les attaquer et se jeter sur eux ; et comment assurer son coup, quand l’animal secoue la tête de façon à rencontrer et à ouvrir en passant, de l’une de ses cornes, le bras du matador ? Tous les yeux étaient fixes, et la