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Page:Revue des Deux Mondes - 1846 - tome 15.djvu/769

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BRIOLAN.

comte Guy-Tancrède-Saladin de Briolan était d’une des plus vieilles familles du Périgord. Ce nom de Saladin, qu’il portait à son tour après une suite illustre de preux, s’était conservé dans sa maison, comme dans celle des Anglure, par un pieux respect pour une tradition des croisades. Je ne sais quel sultan avait demandé à un Briolan, en lui rendant une épée dont il l’avait vu se servir en héros, de porter ce nom et de le faire porter à ses premiers nés. Les Briolan n’avaient de turc que leur prénom de Saladin. Il n’était pas race de chevaliers où se transmît avec plus de soin et d’amour, dans toute sa noble et charmante déclicatesse, le respect pour les femmes. Aussi un proverbe périgourdin disait-il : « Il n’est point si pauvre croix ni si pauvre femme que ne salue un Briolan. » Quand il y avait dans le village de ces nobles seigneurs un fils qui parlait rudement à sa mère, un frère qui maltraitait sa sœur, quelque voisin ou quelque voisine se trouvait toujours pour dire au mauvais garnement : « N’as-tu pas honte, Pierrot ou Jacquot, d’agir ainsi ? Est-ce que tu n’as jamais vu monseigneur Saladin sortir de l’église avec madame la comtesse ou mademoiselle ? Comme il les couve des yeux ! on dirait qu’il va mettre sous leurs petits pieds ses belles mains blanches, pour les empêcher de marcher à terre. »

Voilà quel cœur les Saladin de Briolan avaient pour les femmes. Quant au danger, il fallait voir comme ils le traitaient. Ce que les épieux et les mousquets de dix manans n’auraient point pu faire contre un loup, le couteau de chasse d’un Briolan le faisait. Tant qu’il restait une goutte de sang dans les veines d’un Briolan, cette goutte de sang renfermait une bravoure à défrayer toute une armée.

Le comte Tancrède-Saladin, celui dont la promenade agitée nous occupe maintenant, était, par la courtoisie et la valeur, complètement digne de sa maison. Il en était fort digne aussi par l’élégance de sa tournure et le grand air de ses traits. Il était mince et élancé ; comme l’aimable et cher chevalier Jehan de Saintré, peut-être aurait-il pu être vaincu dans une lutte à coup de poings ; mais on sentait qu’il ne trouverait jamais de maître dans les combats de l’épée. Il avait une bouche fine et fière, les yeux ardens et mobiles, animés d’un regard d’amoureux et de vaillant. Enfin il entrait à peine dans sa vingt-cinquième année, c’est-à-dire qu’au fond de son cœur bouillonnait encore une sève aussi printanière que celle des arbres sous l’ombrage desquels il marchait.

On sent bien qu’un homme ainsi fait et de cet âge ne désirait point des pièces d’or pour entretenir avec elles le damnable commerce des avares. Ce que nous avons dit déjà de ses pensées nous montre pour quelles fins il souhaitait la fortune si ardemment. « Un collier pour ce cou charmant, des bagues pour ces jolis doigts, » voilà à peu près, je crois, ce qu’il pensait.