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Page:Revue des Deux Mondes - 1846 - tome 15.djvu/770

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REVUE DES DEUX MONDES.

Les jolis doigts et le cou charmant pour lesquels il demandait au ciel des pierreries, c’étaient les doigts et le cou de Mme Brigitte de Briolan, sa cousine, duchesse de Lorédan.

La duchesse de Lorédan, qui avait près d’un million de revenus et les plus beaux diamans de l’Europe, n’avait pas besoin des présens et ne se doutait guère des souffrances de son cousin. Du reste, pour bien faire comprendre le désir qu’on pouvait avoir de la parer, il faut dire que jamais madone ne fut plus belle. Quand je dis madone, était-ce bien à une madone qu’elle ressemblait ? C’était plutôt à une déesse antique, toutefois avec quelque chose de romanesque, de capricieux, et pourtant de divinement austère que l’antiquité ne connaissait pas. Brigitte appartenait au monde des fées et des chevaliers. C’était une Briolan ; partant, l’on sait de quelle façon elle avait été élevée. Le sentiment de la dignité féminine, si profondément gravé dans le cœur de tous ceux de sa race, avait passé de son ame à son regard rayonnant d’un royal éclat. Ce que ses yeux avaient toujours d’imposant ne les empêchait point de laisser voir parfois une expression de douceur qui alors était un véritable enchantement. Celui qu’elle avait regardé un seul instant avec bonté était charmé pour sa vie entière.

Du moins, c’est ce que n’aurait pas craint d’avancer et de soutenir, l’épée à la main, son cousin Tancrède-Saladin, qui en était, nous essaierions vainement de le cacher, passionnément amoureux.

Amoureux depuis assez peu de temps toutefois, quoiqu’il la connût d’enfance, il n’avait songé à regarder sa cousine Brigitte, élevée dans un château voisin du sien, que le jour où elle avait épousé le duc de Lorédan, un ancien compagnon du régent, vieux seigneur philosophe et libertin, qui était parvenu à enlever sur la fin de ses jours, aux filles d’opéra, une santé fort chancelante, mais une fortune en très bon état. À l’église, où elle mit sa main fraîche et rosée entre les doigts d’ivoire jauni de l’ancien roué, Brigitte occupa assez vivement Saladin. Puis la jeune femme partit pour Paris, et son image s’affaiblit, s’effaça même, je crois bien, entièrement dans l’esprit du comte, occupé à guerroyer au fond de ses bois contre les renards et les loups. Par malheur ou par bonheur pour lui, la suite de ce récit l’apprendra, notre gentilhomme ne resta point dans son château. Il voulut venir à Paris : c’était le voyage qui avait remplacé, pour la noblesse, les héroïques et lointaines expéditions. Il n’eut point vu deux fois sa cousine qu’il l’aima, et l’aima comme peut aimer un homme de vingt-cinq ans, qui sort d’un vieux château avec un cœur de paladin.

Un dragon, un lion, un géant, un enchanteur, qui auraient été les ennemis de Brigitte, auraient passé de rudes momens avec Tancrède-Saladin ; mais notre pauvre preux ne connaissait guère pour séduire le cœur d’une femme la méthode du jour. Du reste, hâtons-nous de le