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LÉONARD.

Qui pourra nous résister ? L’idée du siècle n’est-elle pas incarnée en nous ?

PANCRACE.

Je veux le voir, le regarder dans les yeux, pénétrer au fond de son cœur ; je veux qu’il vienne à nous, qu’il mette bas son orgueil.

LÉONARD.

Un aristocrate renforcé…

PANCRACE.

Mais poète en même temps. -Maintenant j’ai besoin d’être seul ; laisse-moi.

LÉONARD.

Vous m’avez donc pardonné, citoyen ?

PANCRACE.

Dors sur les deux oreilles ; si je ne t’avais pas pardonné, tu te serais endormi déjà pour l’éternité.

LÉONARD.

Il n’y aura rien pour demain ?

PANCRACE.

Bonne nuit, et d’heureux songes. (Léonard sort.) Holà ! Léonard…

LÉONARD, rentrant.

Que voulez-vous, citoyen généralissime ?

PANCRACE.

Après-demain dans la nuit, tu viendras avec moi chez le comte Henri.

LÉONARD.

Bien. (Il sort.)

PANCRACE, seul.

Comment se fait-il que cet homme seul ose me résister, à moi, chef de tant de milliers d’hommes ? Ses forces sont nulles en comparaison des miennes. Quelques centaines de paysans le suivent, lui sont dévoués, croient en lui, c’est-à-dire qu’ils ont pour lui l’attachement instinctif des animaux domestiques. Tout cela n’est rien, moins que rien ; mais pourquoi ai-je voulu le voir, l’entretenir ? mon esprit aurait-il rencontré pour la première fois son rival ? C’est pourtant le dernier obstacle à vaincre, il faut le renverser, et puis après… ah ! ma pensée, tu ne réussis pas à te tromper comme tu trompes les autres. Quelle honte ! tu es pourtant la pensée du peuple, le souverain maître du peuple ; c’est en toi seul que se résume et s’incarne la puissance de tous. Ce qui serait un crime pour d’autres, pour toi est une perfection. Tu as donné des noms à des êtres vils, à des hommes inconnus, tu as donné une voix à des êtres bruts privés de tout sentiment moral. Autour de toi tu as créé un monde à ton image, et tu t’égarerais. Eh quoi ! tu marches sans savoir qui tu es ! Non, cent fois non, car tu es sublime. (Abîmé dans ses réflexions, il tombe sur une chaise.)

La forêt. — Des toiles suspendues sur les arbres. — Une prairie au milieu de laquelle est planté un poteau. — Des tentes. – Des fous. — Des tonneaux. — La foule.
LE COMTE, enveloppé dans un manteau noir, sur la tête un bonnet de liberté. Il entre, tenant le néophyte par le bras.

Rappelle-toi.