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LA VOIX D’UN SEIGNEUR.

Pitié ! pitié ! mes enfans.

UNE AUTRE VOIX.

Rends-moi mes journées de corvée.

TROISIÈME VOIX.

Ressuscite donc mon fils que tu as fait knouter à mort.

QUATRIÈME VOIX.

Les fils de Cham boivent à ta santé, monseigneur. Ils te demandent pardon et excuse.

CHOEUR DES PAYSANS ; ils repassent.

Ce vampire a sucé notre sang, s’est engraissé de nos sueurs. Maintenant que nous le tenons, nous ne le lâcherons pas. Par le diable, tu vas mourir haut et court, comme doit mourir un seigneur, un grand seigneur ! Tu seras élevé au-dessus de nous. Mort aux seigneurs et aux tyrans ! Pour nous, qui sommes pauvres, qui avons faim, qui sommes fatigués, manger, boire et dormir, voilà ce qu’il nous faut. Vos cadavres, messeigneurs, seront couchés aussi nombreux que des gerbes de blé dans les champs. Vos châteaux seront brûlés comme des bottes de paille. De par nos faux, nos haches et nos fléaux, frères, en avant !

LE COMTE.

A travers cette foule il m’a été impossible de voir sa figure.

LE NÉOPHYTE.

C’est peut-être un de vos amis ou un de vos parens.

LE COMTE.

Quel qu’il soit, je le méprise, et vous, je vous déteste. Bah ! la poésie peut-être un jour dorera tout cela. En avant, juif, marche, marche donc ! (Ils entrent dans les broussailles.)

Une autre partie de la forêt. — Des feux sur un monticule. — Des hommes réunis avec des flambeaux.
LE COMTE, en bas, sortant du fourré avec le néophyte.

Les branches et les épines ont mis en lambeaux mon bonnet de liberté. Qu’est-ce donc que ces feux rougeâtres que j’aperçois sur ces deux lisières de la forêt, au milieu des ténèbres ?

LE NÉOPHYTE.

Nous nous sommes égarés en cherchant le val de Saint-Ignace. Rentrons dans les broussailles ; c’est ici que Léonard consacre le culte de la nouvelle religion.

LE COMTE, avançant.

En avant donc ! c’est là ce que j’ai voulu voir ; ne crains rien, personne ne nous reconnaîtra.

LE NÉOPHYTE.

Avançons doucement et avec précaution.

LE COMTE.

Partout les ruines du colosse qui avant de crouler a duré plusieurs siècles. Piliers et colonnettes, ogives et chapiteaux, statues avec vos piédestaux, corniches et bandeaux dorés, rosaces des plafonds, comme vous voilà brisés et bouleversés !