Page:Revue des Deux Mondes - 1846 - tome 16.djvu/68

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



Remparts de la Sainte-Trinité. — Cadavres étendus çà et là, canons brisés, armes dispersées, soldats courant de tous côtés. — Le Comte appuyé contre une redoute. — Jacob à côté de lui.
LE COMTE, remettant son sabre dans le fourreau.

Non, il n’y a pas d’autre plaisir que de jouer sa vie dans un danger, et de toujours gagner, et, quand il faut perdre, eh bien ! l’on ne perd qu’une fois, et tout est dit.

JACOB.

Nos dernières cartouches ont servi à les repousser ; pour quelques instans ils se sont éloignés, mais ils vont se réunir et de nouveau monter à l’assaut. Hélas ! que ferons-nous ? Depuis que le monde est monde, personne n’a encore pu fuir sa destinée.

LE COMTE.

Comment ! il n’y a plus de cartouches ?

JACOB.

Ni plomb, ni balles, ni chevrotines, plus rien, tout est définitivement épuisé.

LE COMTE.

Eh bien ! amène-moi mon fils, que je l’embrasse pour la dernière fois. (Jacob sort.) La fumée du combat a obscurci mes yeux, je n’y vois plus, il me semble que la vallée se creuse et se soulève alternativement ; les rochers se brisent et éclatent en mille morceaux, mes pensées aussi semblent s’abîmer et se confondre. (Il s’asseoit sur le mont.) A quoi donc sert d’être homme, ou plutôt d’être ange, le plus grand de tous, si, après quelques siècles, ou bien après quelques années d’existence comme les nôtres, on éprouve au fond du cœur l’ennui, un ennui incessant, un désir sans cesse croissant et jamais assouvi ? Ah ! il faut être Dieu on néant. (Jacob entre suivi de George.) Prends avec toi quelques soldats, fais la visite des salles du château, et chasse vers les murailles et les remparts tous ceux qui se cachent et que tu rencontreras.

JACOB.

Banquiers, comtes et princes ?

LE COMTE.

Oui, tous ceux que tu trouveras. (Jacob sort.) Viens, mon fils, mets ta main dans la mienne, laisse-moi toucher de mes lèvres ton front. Jadis le front de ta mère était aussi blanc et aussi pur.

GEORGE.

Aujourd’hui, et avant que les soldats courent aux armes, j’ai entendu sa voix. Comme un parfum suave, ses paroles tombaient sur mon ame : « Ce soir, ô mon fils, tu seras assis à mes côtés. »

LE COMTE.

A-t-elle prononcé mon nom ?

GEORGE.

Elle disait : « Ce soir, j’attends mon fils. »

LE COMTE, à part.

Est-ce qu’au bout du chemin la force me manquerait ? Dieu ne le permettra pas. Laisse-moi encore un instant de courage, et après tu m’auras pour l’éternité.