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et dès ce moment on foule un sol biblique. C’est ici que commence l’ancienne Chaldée, l’Elam de l’Écriture sainte, l’Elymaïs de l’histoire, profane. A sept lieues de Behbehan, on rencontre la petite ville de Tashoun. Des ruines de bazars, de palais, de bains publics, épars dans toutes les directions, ainsi que les massifs d’arbres vénérables qui ombragent les places publiques, montrent que cette ville, aujourd’hui très pauvre, a été depuis long-temps et à une époque encore assez récente un centre de population considérable. Ce qui donne un intérêt tout particulier à cette localité, ce sont les traditions religieusement conservées par les habitans. Tashoun revendique l’honneur d’avoir donné le jour à Abraham. C’est à Tashoun qu’Abraham aurait été jeté dans une fournaise ardente par Nemrod, « le hardi chasseur devant le Seigneur ; » à l’appui de cette légende, les habitans présentent l’étymologie du nom même de leur ville qui vient du mot persan et chaldéen ateush (feu).

A vingt-deux lieues au nord-ouest de Behbehan, on quitte le pays des Kbogilous pour entrer dans celui des Bakhtyari, le troisième groupe de la famille des Lours. La limite est marquée par un arc-de-triomphe en ruines dans le style sassanien, composé de trois arches qui interceptent une étroite vallée entre la montagne de Mangasht à droite et celle de Getch à gauche, de telle sorte que la route n’a d’autre issue que sous l’arche principale. Les principaux caractères qui distinguent les Bakhtyari des populations voisines sont le costume uniforme des hommes et le style des tombeaux. Le costume des hommes est un surtout de feutre à manches très courtes, ouvert par devant, descendant un peu au-dessous du genou et très ample autour des hanches. Cet habit ressemble au sadere, vêtement sacerdotal des mobeds ou anciens prêtres des Parsis. Une chemise et un pantalon turc de toile de coton complètent le costume des Bakhtyaris. Le style des sépultures a aussi son originalité. Une figure de lion sculptée en pierre, ou exécutée en plâtre, décore chaque monument où repose un chef de famille. L’introduction du lion comme un symbole favori chez les Persans date de la conquête arabe ; les shiites surtout se plaisent à reproduire ce symbole, et cela tient à ce que leur prophète Ali est désigné le lion de Dieu. Chez les disciples de Zoroastre, au contraire, le lion était compté parmi les animaux immondes, et il était regardé comme la créature d’Arihman, l’esprit du mal et l’ennemi d’Ormuzd. Aussi ne le voit-on jamais sur le tombeau des anciens Perses, bien qu’on le retrouve dans les sculptures des palais et entre autres dans les bas-reliefs de Persépolis.

A douze lieues environ de l’arc-de-triomphe qui sert de limite au territoire des Bakhtyari, la route se bifurque en deux chaussées, dont l’une, celle de droite, conduit à Ispahan, et dont l’autre, à gauche, aboutit à Shouster, une des villes principales du Khousistan. Sachant que Manoucher-Khan arrivait d’Ispahan par la chaussée de droite, M. de Bode se porta à la rencontre de ce fonctionnaire, bien qu’il ne pût le faire sans s’écarter lui-même un peu de sa route. Cette excursion l’amena devant les restes d’une chaussée gigantesque dans lesquels il n’eut pas de peine à reconnaître un des monumens les plus antiques et les plus mystérieux de l’Orient. Cette chaussée, appelée aujourd’hui le Jaddehi-Atabeg (le chemin des Atabegs), était regardée comme une des merveilles du monde par les anciens historiens qui la désignaient sous le nom de Klimax megale (grande échelle). Au temps même d’Alexandre, on n’en connaissait plus