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de l’escadre, soutenues par le feu de deux vaisseaux et d’une frégate, sen emparèrent le 31 mai. Dans la lutte généreuse qui s’établit à cette occasion entre nos marins et les marins espagnols, le premier canot qui arriva à terre sous une grêle de balles et de mitraille fut un canot de l’amiral Gravina. Ce témoignage non équivoque de l’excellent esprit qui animait nos alliés ranima la confiance de Villeneuve, et, s’il n’eût été retenu par la crainte de manquer l’amiral Gantheaume, il eût peut-être cédé aux instances de l’amiral Gravina, qui le pressait de reprendre la Trinité, colonie espagnole concédée aux Anglais par le traité d’Amiens [1] ; mais, pendant que Villeneuve laissait entrevoir à son collègue les motifs impérieux qui exigeaient sa présence à la Martinique, de nouveaux ordres étaient à la veille de l’atteindre.

L’idée de réunir nos escadres aux Antilles pour les porter de là dans la Manche était un trait de génie qui devait déconcerter les prévisions de l’amirauté britannique. Malheureusement cette imposante concentration de forces ne pouvant s’opérer que par surprise, il fallait pour la faire réussir un merveilleux concours de circonstances qui se rencontre bien rarement dans les opérations maritimes. Le temps perdu par l’amiral Villeneuve à Toulon avait fait manquer une première fois sa jonction avec le contre-amiral Missiessy, rappelé des Antilles en Europe. La ténacité avec laquelle Cornwallis maintenait le blocus de Brest fit manquer la jonction de Gantbeaume. Dans tout le mois d’avril, qui fut cette année d’une sérénité désespérante, Gantbeaume n’avait pu trouver un seul jour qui lui permît de sortir de Brest sans combat. Le 1er mai, le contre-amiral Magon appareilla de Rochefort avec deux vaisseaux pour porter à la flotte combinée cette fâcheuse nouvelle. Si, le 21 juin, l’amiral Gantheaume n’avait pas paru aux Antilles, Villeneuve devait revenir sur le Ferrol. Il n’y avait encore dans ce port que 11 vaisseaux en état de prendre la mer ; mais l’empereur espérait que Villeneuve en trouverait 15 au moment de son arrivée. En portant brusquement sur Brest les 35 vaisseaux qu’il aurait ainsi réunis, il n’était point douteux qu’il ne pût opérer sa jonction avec l’amiral Gantheaume, malgré les 18 vaisseaux de Cornwallis. « Du succès de votre arrivée devant Bonlogne, écrivit l’amiral Decrès à Villeneuve, dépendent les destinées du monde. Heureux l’amiral qui aura eu la gloire d’attacher son nom à un événement aussi mémorable ! »

L’armée combinée devait attendre jusqu’au 21 juin la flotte de l’amiral Gantheaume ; il était cependant très probable que cette flotte ne sortirait plus de Brest avant d’avoir été débloquée. L’immobilité de Villeneuve cessait donc d’être nécessaire. Pour que cet amiral n’eût point fait une campagne complètement stérile, l’empereur, en lui envoyant ces nouvelles

  1. Lettre de l’amiral Gravina à l’amiral Decrès.