Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/452

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Champs-Elysées. Albert, qui ne connaissait encore de Paris que ce qu’il en avait vu par la portière de la diligence, sentit passer dans tout son être un frisson de jeunesse et de vie, lorsque, respirant à pleins poumons cet air frais et piquant, il promena ses regards à travers les arbres effeuillés qui découpaient leurs massifs sur le ciel et le paysage. Il découvrait tantôt la pointe d’or du dôme des Invalides, tantôt la blanche silhouette de l’Arc-de-Triomphe, tantôt les détours lointains de la Seine, reflétant dans ses eaux tranquilles l’ombre innnobile de ses ponts ou les aspects changeans de ses rives. Ces merveilles servaient de fond et de cadre à ce tableau vivant qui se renouvelle chaque beau jour d’hiver aux Champs-Elysées et au bois de Boulogne, et dont tous les détails étaient pour Albert de nouveaux sujets de surprise et de ravissement. Bientôt il put remarquer en outre qu’au milieu de la foule M. d’Esparon était l’objet d’une curiosité flatteuse et attentive : presque tous ceux qu’ils rencontraient semblaient non-seulement empressés de le saluer, mais surtout jaloux d’être salués par lui. Bien des femmes, après lui avoir fait un signe amical, se retournaient pour le voir encore ou pour se le montrer. Parmi les personnes dont il recevait ces marques de déférence, il y en avait d’illustres, dont le nom était parvenu jusque dans les Hautes-Alpes ; Octave les nommait à son fils sans affectation, et Albert éprouvait un sentiment d’orgueilleuse joie, analogue, à celui que Virgile, dans un beau vers, attribue à une heureuse mère. Leur promenade touchait à sa fin ; ils approchaient du rond-point des Champs-Elysées, lorsqu’ils virent venir un coupé très élégant. Au moment où il passait près d’eux, Albert, en se rangeant, jeta par hasard un coup d’œil dans la voiture, et vit une femme d’environ trente ans, d’une beauté remarquable, qui regarda Octave d’un air triste et doux. Comme M. d’Esparon l’avait saluée, Albert se tourna vers lui pour lui demander qui elle était ; mais un incident bizarre intercepta la question et la réponse. À peine la voiture les eut-elle croisés, que le cheval d’Octave fit tout à coup volte-face pour la suivre et rebroussa chemin pendant quelques secondes. Il fallut que le comte, pris au dépourvu, se raffermît en selle et réprimât d’un vigoureux coup d’éperon ce singulier caprice. Une fois le cheval corrigé et ramené dans le droit chemin, M. d’Esparon le lança au galop ; son fils le suivit, et ils arrivèrent au logis sans pouvoir échanger une parole.

Cet incident n’eut pas de suite. En rentrant. Octave avait bien l’air un peu préoccupé ; mais Albert ne le remarqua point. À dater de ce jour, ils commencèrent une existence bizarre, paradoxale, au demeurant charmantes pour tous deux. Comme tous les hommes légers M d’Esparon avait cet art de rendre la vie douce, que dédaignent trop les gens d’une inflexible vertu. En quelques semaines, il eut organisé