Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/561

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Je ne veux pas cependant terminer ce tableau rapide par le livre de M. Glassbrenner ; après les beaux vers de M. Maurice Hartmann, après les élégantes fantaisies de M. Geibel, et même après les intéressans efforts de Léopold Schefer et l’éclat désordonné de Charles Beck, ce serait demeurer sur une œuvre trop étrangère à la poésie. Je suis heureux que Rückert nous ramène vers les hautes et lumineuses régions. L’illustre poète vient d’ajouter un livre nouveau à ses splendides études sur la poésie orientale, et ce n’est pas le moins précieux de tous ceux qu’il a donnés déjà. Il ne s’agit pas d’Hafiz, d’Hariri, ou de Dschelaleddin ; l’habile écrivain nous transporte cette fois dans les temps les plus reculés de l’Arabie et nous en déroule les origines poétiques, la littérature primitive, légendes, chansons, fragmens d’épopées, tout un trésor plein de nouveauté et d’éclat. Il y avait en Égypte, au commencement du IXe siècle, un poète en renom, Abu Temmàm, qui vivait à la cour des kalifes Abassides. Abu Temmàm n’était pas seulement un chanteur très fêté, c’était un érudit, et il recueillit avec beaucoup de soin toutes les chansons des aïeux, les abondantes richesses de la tradition populaire. C’est ce recueil, célèbre dans la littérature orientale sous le nom de Hamdsa, que l’auteur des Gazelles et du Jardin des Roses vient de traduire dans sa forme étincelante. On peut se fier aux traductions du brillant poète ; jamais écrivain n’a manié sa langue avec une plus merveilleuse souplesse ; sous la plume de ce riche et industrieux artiste, les mots s’illuminent de reflets inattendus, les strophes se déroulent comme des tissus précieux. Ce nouvel ouvrage de Rückert confirmera sa réputation d’écrivain. Il nous avait fait connaître les magnifiques profondeurs de Dschelaleddin, les folles amours du joyeux Hafiz ; aujourd’hui nous voyons sortir des tentes, dans son élégance sauvage, toute la chevalerie arabe. Des cavaliers rapides, le cimeterre au poing, traversent les vastes solitudes, les nobles chevaux hennissent, les défis sanglans sont jetés aux échos, et les épées se renvoient des éclairs. L’horreur de tout ce qui est bas, le mépris de la lâcheté, je ne sais quelle exaltation téméraire, en un mot le véritable esprit chevaleresque, voilà ce qui éclate dans ces fragmens épiques. C’est un présent très utile que Rückert vient de faire aux lettres sérieuses ; outre le mérite d’une traduction supérieure, outre ce rare attrait d’une forme accomplie, je dois signaler dans ce curieux livre les vives lumières qu’il peut répandre sur la poésie européenne du moyen-âge. On a souvent parlé de l’influence exercée par les Arabes. M. Villemain, avec sa vivacité féconde, avait indiqué le problème aux investigateurs patiens ; depuis, M. Fauriel, étudiant la littérature provençale, a consacré à ce sujet une de ses savantes leçons ; j’ai entendu M. Ampère traiter ce point difficile avec sa sûreté de vues et son érudition habituelles, et tout récemment M. Delécluze, dans son intéressant travail sur Roland, comparait à nos poèmes chevaleresques la célèbre épopée arabe, le roman-poème d’Antar ; le nouveau recueil de M. Rückert fournira de nouvelles ressources pour ce débrouillement de nos origines poétiques. Chose remarquable ! Abu Temmàm composait le Hamâsa à l’époque même où Charlemagne faisait réunir tous les vieux chants germaniques. Ainsi se rassemblaient à la fois, d’un côté les traditions du nord, bientôt disparues, il est vrai, mais qui ont laissé chez nous quelques-uns des élémens dont se formera la chevalerie, de l’autre ces brillantes inspirations arabes qui pénétreront en France par l’Espagne et contribueront bien puissamment aussi à l’élégante audace, à la bravoure