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fois, les Gemellaro durent céder à la destinée, et, contens d’avoir assuré un abri aux voyageurs, ils ne firent transporter à la casa que des meubles incapables de tenter la cupidité ou que leur bas prix permet de remplacer à peu de frais.

Nous venons de désigner la maison de l’Etna sous le nom de casa Genaellaro : n’est-ce pas là simple justice ? Pourtant elle est trop souvent nommée la casa Inglese, la maison anglaise. Bien plus, une inscription placée au-dessus de l’entrée porte ces mots : AEtnam perlustrantibus has aedes Britanni in Sicilia, anno salutis 1811[1]. De ceux qui eurent toute l’initiative, de ceux qui élevèrent les premières casine, de ceux qui, encore aujourd’hui, consacrent leur fortune à l’entretien de la casa, pas un seul mot ! Pour avoir complété la mise de fonds nécessaire, lord Forbes et ses lieutenans ont cru pouvoir confisquer tout l’honneur.

Après avoir reçu de M. Gemellaro tous les renseignemens nécessaires et nous être entendus avec le guide qu’il désigna, nous reprîmes notre voyage. Nicolosi marque la limite de la région cultivée sur ce versant de l’Etna. Les dernières maisons du village touchent à une colline de sable noir et mobile où s’élèvent seulement d’espace en espace de grands genêts arborescens aux corolles d’un jaune d’or ; puis on traverse un large plateau de, laves entièrement nues. Ici commencèrent nos fatigues. Le chirocco soufflait, et déjà, chez M. Gemellaro, le thermomètre marquait près de quarante degrés à l’ombre. Brûlés à la fois par les rayons directs du soleil et par la réverbération de ces masses de pierre, nous hâtâmes la marche allanguie de nos mules pour atteindre plus vite la région boisée, dont la verdure sombre semblait nous promettre de loin de l’ombre et de la fraîcheur. Mais quel fut notre désappointement, lorsqu’en arrivant à cette lisière tant désirée, nous ne trouvâmes qu’un tapis de fougère parsemé çà et là de quelques vieux troncs de chênes ébranchés ! L’Etna méridional présente partout le même spectacle. Dans cette vaste étendue couverte autrefois de forêts séculaires, il ne reste pas aujourd’hui un seul arbre que n’aient entamé le fer ou le feu. Un procès pendant depuis une quinzaine d’années entre le prince de Paterno et les communes co-propriétaires est cause de cette dévastation. Toute surveillance a cessé depuis cette époque. Les montagnards en ont profité pour cerner les arbres à coups de hache ou les brûler par le bas, afin de les faire périr et de pouvoir se les approprier ensuite comme bois mort, et, grace à leur imprévoyante avidité, la forêt a presque entièrement disparu.

Nous continuâmes donc à monter sous les rayons d’un soleil ardent. Le sentier, de plus en plus rapide, serpentait dans une terre légère presque entièrement formée de laves décomposées, gravissait parfois

  1. « Les Anglais qui se trouvaient en Sicile en 1811 ont construit cette maison, destinée à ceux qui parcourent l’Etna. »