Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 19.djvu/23

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En suivant l’arête étroite qui borde le cratère au midi, nous atteignîmes à l’extrémité orientale la pointe la plus élevée. Alors un spectacle indescriptible s’offrit à nos regards. Le ciel était d’une pureté parfaite, l’air d’une entière limpidité, et, grace à la brièveté du crépuscule, l’horizon, déjà vivement éclairé, semblait n’avoir d’autres bornes que celles qui résultent de la courbure même du globe terrestre. Du haut de notre piédestal, nous dominions de quatre à cinq mille pieds les pics les plus élevés des Pelores et des Madonies. La Sicile entière était étendue devant nous comme une carte de géographie. A l’ouest seulement, l’œil s’égarait au milieu des cimes de Corleone à demi cachées par les vapeurs qui nous dérobaient le mont Eryx. En-deçà de cette limite, partout nous rencontrions la mer comme cadre du tableau, et nous pouvions parcourir du regard la route tracée depuis quatre mois autour de l’île par la Santa-Rosalia. Au nord, nous apercevions les montagnes de Palerme, nous voyions nettement Milazzo, les îles de Vulcain, la pyramide noire et régulière du Stromboli. Le détroit de Mes sine, la côte de Calabre, nous laissaient distinguer jusqu’aux accidens du terrain. Plus près encore, le massif même de l’Etna nous montrait ses trois zones concentriques parfaitement accusées et ses soixante-cinq villes ou villages, avec leurs riches campagnes, sillonnées de traînées de laves qui divergent du centre comme autant de noirs rayons. Au midi, l’œil embrassait à la fois Augusta, Syracuse et le Capo-Passaro, autour duquel la côte semblait se replier pour revenir sur elle-même et aller se perdre dans la brume du côté de Girgenti. Muets d’admiration, nous promenions nos regards d’une extrémité à l’autre de ce cercle immense, quand tout à coup le guide s’écria : — Ecco lo ! — C’était lui en effet, c’était le soleil qui se levait sanglant en face de nous, lavait de pourpre la terre, la mer et le ciel, et projetait jusqu’aux limites de l’horizon, à travers l’île entière, l’ombre gigantesque de l’Etna que nous voyions se raccourcir et devenir plus distincte à mesure que l’astre s’élevait davantage au-dessus de la mer d’Ionie.

Cependant de légères vapeurs sortaient partout de la terre échauffée par le soleil levant. Comme une gaze de plus en plus épaisse, elles envahissaient et rétrécissaient rapidement l’horizon. Nous jetâmes un dernier regard dans la vallée du cratère, et, abandonnant notre observatoire, nous descendîmes vers la base de ce mamelon. Bientôt le guide nous arrêta près d’une rampe étroite et rapide qui, nettement détachée des bords arrondis du cône, aboutissait à un précipice taillé à quelque cent pas au-dessous. Là nous le vîmes rouler la manche de sa veste et l’appliquer sur sa bouche en nous engageant à l’imiter. Puis il s’élança droit en travers du talus en s’écriant : — Fate presto ! — Sans hésiter,