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guère de franchir. De rares caravanes arrivant de la Tartane ou du Cachemire traversent péniblement ces défilés, où les bêtes de somme succombent à la fatigue, où l’homme n’avance qu’à force de courage. Ces hardis marchands apportent aux indigènes les produits manufacturés des contrées voisines plus avancées en civilisation, et reçoivent d’eux en échange les laines, l’or, le cuivre, les objets bruts qui s’élaborent sous des climats plus doux. Aux pluies presque continuelles du printemps et de l’été succèdent les fraîcheurs piquantes de l’automne et les froids terribles d’un hiver comparable à celui de la Sibérie. De maigres végétaux tapissent les flancs des rocs, d’où s’exhalent les émanations souvent insupportables des métaux. Les animaux que l’on rencontre dans ces parages leur sont particuliers et se distinguent par des caractères étranges : ce sont le yak, bison de la Haute-Asie, aux cornes en croissant, aux longs poils, à la queue touffue, qui sert à transporter les fardeaux comme le buffle de l’Inde ; le daim qui donne le musc, et surtout la chèvre qu’une température rigoureuse revêt de la laine si fine et si soyeuse que l’on tisse au Cachemire. Partout le sol se montre tourmenté et peu propre à la culture, partout l’homme se sent subjugué par des scènes d’une magnificence attristante : gigantesque barrière que la Providence a placée entre l’Inde et la Chine comme pour empêcher ces deux grandes nations de se gêner dans leur développement ; pays à part, région neutre où s’abritèrent jadis des tribus trop faibles pour résister au choc des races plus puissantes.

Il est naturel d’admettre que des contrées où l’espèce humaine trouve à peine à se nourrir aient été peuplées par des nations fuyant à regret des terres meilleures et un ciel plus doux. Parmi les peuplades que l’ethnologie range sous la dénomination collective de famille thibétaine et place sur toute l’étendue de ce vaste plateau, il y a une distinction à faire. Les unes, comme les Bouthias, répandues dans les plus hautes vallées de l’Himalaya, les Kirâts, les Magars et les Newars, qui occupent les parties élevées du Népal, semblent avoir été refoulées par l’expansion de la race hindoue. On peut supposer que les Ariens, possesseurs de tout le pays soumis au brahmanisme, les ont chassées des vallées plus basses pour s’y établir eux-mêmes. Les autres, c’est-à-dire les Thibétains (qui s’appellent Bodh dans leur propre langue), sont venues du côté opposé, et appartiennent à une souche différente. Si l’on en croit les historiens du Céleste Empire, les premières colonies chinoises qui, bien des siècles avant notre ère, descendirent de la chaîne de Koulkoun pour se fixer dans le Chers-sy, repoussèrent les habitans de cette province. Ceux-ci se mirent en marche vers l’occident ; après s’être arrêtés aux environs du lac Khoukhounoor, où ils trouvèrent un asile pour eux et pour leurs troupeaux, ils se retirèrent dans les régions adjacentes, plus désertes et plus sauvages, en suivant toujours la même