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les Hindous des anciens âges, et, jusque dans des temps plus rapprochés de nous, les nahires du Malabar, l’avaient généralement adoptée[1].


III.

L’Europe n’entendit guère parler du Thibet avant le XVIIe siècle ; les premières notions qui nous arrivèrent sur ce pays mystérieux furent apportées par des missionnaires catholiques. Antoine Andrada, jésuite portugais, partant des états du Grand-Mogol pour se rendre en Chine, se dirigea par le Ghervâl et passa au Thibet en 1624. Quarante ans après lui, deux religieux du même ordre, l’un allemand, l’autre français, firent la même route en sens inverse, c’est-à-dire qu’ils revinrent de la Chine au Bengale en traversant les montagnes au milieu desquelles réside le grand lama. Enfin, en 1732, le père Horace della Penna, marchant sur les traces de son collègue Desideri, qui était allé du Cachemire à Lhassa, se rendit à cette même ville et fonda au Thibet une mission catholique[2]. Il paraît qu’à la fin du XVIIIe siècle la direction de cette chrétienté, assez florissante, était confiée aux capucins, comme le prouve un écrit publié à Mexico par un prêtre espagnol[3]. Le peuple du Thibet, toujours docile aux enseignemens religieux, accueillait assez bien les missionnaires catholiques ; les préceptes du célibat des prêtres, de la confession auriculaire, de l’abstinence des viandes, n’avaient rien de nouveau pour lui ; peut-être même les dogmes chrétiens lui semblaient-ils trop peu saisissans. Toujours est-il que la mission, après une courte durée, s’effaça au point qu’elle n’a laissé aucun souvenir au Thibet. Quand la voie eut été frayée par le zèle des propagateurs de la foi romaine, la science eut ses voyageurs et la politique ses agens. Simon Pallas, que ses pérégrinations en Asie et l’exactitude de ses observations ont rendu si justement célèbre, publia

  1. C’est à propos des nahires ou nobles du Malabar que Camoëns, bien instruit des mœurs de l’Inde, dit d’une façon moitié sérieuse, moitié plaisante :
    Geraes saô as mulheres, mas sòmente
    Para os da geraçaò de sens maridos :
    Ditosa condiçaò, ditosa gente
    Que naô saô de ciumes offendidos !
    « Les femmes sont communes, mais seulement pour les enfans du même père que leurs maris ; heureux caractère, heureux peuple, qui n’est point offusqué par la jalousie ! »
    (Lusiades, chant VII, st. 41)
  2. La relation de son voyage, qui contient des renseignemens curieux sur le Thibet, fût publiée pour la première fois à Rome en 1740 sous le titre de Breve Notizia del Thibet, del Fra Francisco Orazio della Penna.
  3. Carta familier de un sacerdote, en que da cuenta de la admirable conquista esperitual del vasto imperio del gran Thibet, y la mission que los padres capuchinos tienen alli, etc. Mexico, 1765.