Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 21.djvu/747

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Les marchandises des Indes, épiceries, drogues, pierres précieuses, étaient obligées de longer tout le continent africain pour descendre sur les côtes d’Espagne ; le roi Philippe tenait ainsi sous sa main la plus belle partie du commerce du monde. Le marché espagnol de Cadix ou de Naples alimentait tout le midi de l’Europe, et les états du Nord venaient s’approvisionner dans les riches entrepôts des Pays-Bas. Ce trafic, auquel nul autre n’était comparable en toute la chrétienté, enrichissait les populations espagnoles, et, en rendant l’Europe entière tributaire des marchés de Cadix et de Gand, assurait au gouvernement de Philippe les plus puissans moyens d’influence dans les affaires intérieures des divers états. Enlever à l’Espagne le commerce des Indes, déterminer la révolte des anciennes colonies portugaises et enrichir les ports français de la Méditerranée, tel est le but que Mornai indique à la France ; le plan qu’il expose pour l’atteindre est vraiment digne d’un grand peuple.

La France est l’alliée naturelle de la Turquie ; elle peut obtenir du grand sultan, ennemi acharné de l’Espagne, qu’il ouvre la mer Rouge et le passage de l’isthme de Suez au commerce de l’Inde. Les vaisseaux chargés des produits précieux de la presqu’île indienne arrivent dans peu de jours et, suivant l’expression de Mornai, peuvent « cingler tout d’un vent » jusqu’à l’entrée du golfe Arabique. Ils suivraient la mer Rouge jusqu’à Suez, et là des chameaux transporteraient en six jours les marchandises à Damiette et à Alexandrie, où les flottes de Venise et de Marseille viendraient les prendre. La Turquie consentirait facilement à un transit qui doit l’enrichir ; les vice-rois des Indes verraient dénouer avec joie la chaîne qui les lie à l’Espagne. Venise trouverait assez d’avantages à ce commerce pour s’attacher désormais à la politique française, enfin Marseille et tous les ports français verraient s’ouvrir l’ère de la plus brillante prospérité. « Et cette entreprise n’exige ni grands frais, ni grand’peine, remarque Duplessis-Mornai ; une négociation d’un an la peut mettre à fin. »

Ainsi, en résumant les propositions diverses développées dans ce mémoire, on voit que Duplessis-Mornai indiquait plusieurs moyens aussi simples que puissans pour réduire et briser la suprématie de l’Espagne. La France alliée avec le Danemark pouvait fermer le Sund qui alimentait la marine espagnole. Alliée avec la Turquie, elle pouvait ouvrir au commerce des Indes l’isthme de Suez. Alliée avec les princes protestans de l’Allemagne, elle pouvait enlever l’empire à l’Autriche. Enfin deux expéditions faciles et rapides pouvaient la rendre maîtresse du détroit de Gibraltar et de la Méditerranée par l’occupation de Majorque, et des deux océans Atlantique et Pacifique par un établissement à l’isthme de Panama. Que serait-il advenu si une pareille politique avait été suivie par la France ? à quel degré inoui de prospérité notre nation ne se serait-elle pas élevée, puisque la Hollande et l’Angleterre sont devenues des puissances de premier ordre par l’application des mêmes principes, par le développement des mêmes idées de politique extérieure ? Tout l’édifice de leur grandeur commerciale n’a pas d’autre base que la politique calviniste.

Donner un aliment aux forces vives des nations, c’est un axiome qu’on refuse trop souvent d’appliquer. La France, au lieu de s’agrandir au dehors par le commerce et les colonies, continua à s’entre-déchirer dans les guerres civiles ; la France resta sourde aux prophéties, et on peut dire, pour parler le langage du temps, qu’elle lapida les prophètes ; mais l’histoire ne peut refuser aux calvinistes