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d’abattemens et de ravissemens mystiques, l’évêque d’Oleron est mort victime d’un gentilhomme fanatique, un jour qu’il prêchait la tolérance dans une église de son diocèse. Cette noble, aimable et tragique existence méritait une étude attentive. M. Schmidt a été bien inspiré quand il a tiré de l’obscurité et cherché à mettre en lumière la vie et les écrits de Gérard Roussel.

M. Schmidt indique, dès le début de son livre, un mouvement d’idées fort remarquable, contemporain de la réforme, antérieur même à la révolte de Luther, et qui se propageait secrètement à Paris dans le paisible domaine des études sévères. C’est de là qu’est sorti Roussel. Au moment où allait éclater la réforme, avant l’année 1517, il y avait à Paris tout un groupe de théologiens singulièrement curieux à étudier. Leur chef, Jacques Lefèvre d’Etaples, enseignait librement la philosophie et les mathématiques. Il avait réuni autour de lui quelques jeunes esprits pleins d’ardeur, clercs, savans, théologiens. Il pressentait un changement prochain dans la constitution de l’église ; les abus extraordinaires de ce temps, le relâchement des mœurs, la dissipation des esprits, les progrès du scepticisme le frappaient d’épouvante, et, avant que Luther et Zwingli eussent commencé leur prédication, il annonçait à ses disciples que Dieu devait bientôt renouveler le monde. Or, parmi les disciples de Jacques Lefèvre, on remarquait, vers 1515, des noms déjà célèbres ou qui allaient le devenir, chacun selon sa vocation et dans des routes bien diverses. C’était, par exemple, un hardi théologien, Martial Mazurier, qui, en 1514, avait défendu devant la Sorbonne, avec l’assistance de Lefèvre, la cause de Reuchlin contre les dominicains de Cologne. C’était Guillaume Farel, qui embrassa l’un des premiers, avec tant de ferveur, les doctrines de Luther, et prêcha la réforme dans le Dauphiné, en Suisse, à Genève, à Neufchâtel. C’était un Belge, Michel d’Arande, qui fut plus tard un des directeurs de Marguerite de Navarre ; c’était Briçonnet, qui devint évêque de Seaux, et dont on connaît la singulière correspondance mystique avec Marguerite. C’était enfin un jeune prêtre du diocèse de Reims, le curé de Busancy, Gérard Roussel, qui devait être prédicateur de la reine de Navarre et évêque d’Oleron. Ainsi, ils étaient tous réunis, sous la direction de Jacques Lefèvre, ces hardis jeunes gens, si sérieux, si passionnés, si attentifs aux événemens qui se préparaient ; le futur réformateur de Genève et le futur évêque d’Oleron étaient là, unis par les mêmes études, par les mêmes espérances. Image heureuse et bienfaisante de cet esprit fraternel qu’on aurait voulu voir présider à la régénération spirituelle du monde, mais qui était impossible sans doute, et qui s’est rencontré là seulement, pendant un court espace, pendant quelques années à peine, entre 1515 et 1525, pour que nos esprits s’y reposent avec complaisance, avant d’entrer dans la furieuse mêlée des guerres civiles !

J’aurais désiré que M. Schmidt nous donnât plus de détails sur ces commencemens de son personnage. Ce n’est pas là certainement la partie la moins intéressante de l’histoire qu’il a voulu éclaircir. Quel était l’enseignement de Jacques Lefèvre d’Etaples ? quelles étaient ses doctrines ? en quoi consistait ce renouvellement du monde qu’il annonçait si haut ? Toutes ces questions se pressent dans l’esprit du lecteur. M. Schmidt se contente trop facilement ; il ne suffit pas de dire que Lefèvre d’Etaples enseignait le mysticisme, voilà un mot bien vague, et ce sont es tendances particulières de ce mysticisme qu’il importait de signaler. Avec les indications de Bayle, avec les écrits et les traductions de Lefèvre, il