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— Quelques bons coups d’aviron nous tireront de là, répondit Ventura ; mais le plus embarrassant est de découvrir l’entrée du canal qui sert d’issue à ce bassin. Ce canal est aussi étroit que celui d’où nous sortons. Prenez la gaffe, seigneur cavalier, pour voir si nous n’abordons pas contre les rochers.

Je fis ce qui m’était recommandé. Le canot n’avait pas dévié de la ligne droite ; la gaffe que je tenais en main s’agita des deux côtés dans le vide.

— Tout va bien, dis-je, et nous sommes au milieu du courant.

Les rameurs appuyèrent de nouveau sur leurs avirons, et l’embarcation vola sur la rivière. Tout d’un coup la gaffe dont j’étais muni heurta violemment le roc et m’échappa. En même temps je me sentis renversé de mon banc ; un craquement de branches brisées retentit ; le canot s’était arrêté subitement.

— Qu’est ceci ? s’écria le pilote, qui s’était précipité à l’avant et promenait ses mains tendues sur un inextricable fouillis de lianes et de branchages entrelacés. Demonio ! les coquins ont mis à la dérive un arbre mort, que le courant a apporté jusqu’ici, et qui bouche notre dernière issue. Comment sortir maintenant de ce défilé ? Un quartier de roc lancé du haut de ces berges nous aura écrasés avant que nous ayons pu nous frayer un passage.

L’évidence était accablante ; je ne répondis rien. Le plus sûr était de revenir vers le canal d’où nous sortions ; mais le canot, fortement engagé au milieu des branches de l’arbre déraciné, résistait à tous nos efforts. Quelques momens se passèrent dans une lutte désespérée contre l’obstacle qui venait de nous barrer la route. Tout à coup une voix tonnante retentit au-dessus de nos têtes. — Qui va là ? nous cria-t-on.

Gente de paz, répondis-je sur l’invitation du pilote.

— Cela ne suffit pas. Vous êtes trois, et je veux entendre trois voix.

— Eh bien, caramba ! s’écria le Jarocho, dites à Campos que je suis ici, moi, Calros Romero de Manantial.

— Et demandez-lui aussi, ajouta fièrement le pilote, s’il se rappelle le nom de Sinforoso Ventura de Boca-del-Rio.

Un coup de sifflet aigu retentit dans les bois ; un autre sifflement lui répondit derrière nous, et nous prouva que les deux rives étaient également gardées. Quelques secondes s’écoulèrent lentes comme des siècles. Des formes vagues se dessinèrent enfin sur les rochers au-dessus de nos têtes, des cris menaçans retentirent, et des lueurs vacillantes éclairèrent les flots. Le pilote n’attendit pas plus long-temps pour faire feu sur les bandits ; mais ceux-ci avaient sur nous l’avantage de la position et des armes plus terribles que les nôtres. Une détonation répondit d’abord au coup de carabine du pilote ; puis un bloc énorme de rocher, déplacé péniblement, fut lancé dans l’eau qui rejaillit sur la barque en gerbes