Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 23.djvu/108

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Le croira-t-on ? Chamfort ne mourut point alors ; mais, ce qui est plus incroyable, c’est qu’on ne lui fit pas grâce. Il fut condamné à cet étrange esclavage qui consistait à payer un écu par jour à un gendarme, moyennant quoi on était gardé à vue pour la sûreté de l’état. Il survécut à toutes ces tortures de l’ame et du corps. Ne ressemblait-il pas alors à l’humanité que tant de désastres ont frappée, qui a répandu sur tous les chemins son sang et ses larmes, qui, toute sillonnée de blessures, marche toujours en avant, poussée par le maître invisible ? Il succomba pourtant à tant de douleurs. « Ah ! mon ami ! dit-il en expirant, je m’en vais enfin de ce monde, où il faut que le cœur se brise ou se bronze. »

Rivarol, qui écrivait en vers, comme épigraphe de sa vie :

Pour moi, de la nature enfant abandonné,
Moi qui, toujours bercé des mains de la paresse,
Et par la volupté de bonne heure amolli,
Ne dois faire qu’un pas de la mort à Toubli,

Rivarol pouvait se dire un peu le disciple de Chamfort : c’est le même esprit mordant et enjoué, la même satire qui ne s’attendrit jamais. Ils ont laissé l’un comme l’autre des fragmens épars d’une œuvre éclatante ; mais ce n’est point assez que de savoir sculpter le fronton d’un palais quand le palais n’est point bâti. Quoiqu’ils fussent contemporains de Jean-Jacques Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre ; quoique alors le génie français se fût enrichi de deux sources divines, la rêverie et le sentiment, Chamfort et Rivarol, hommes du passé, niaient les espérances de l’avenir. Ils ne voyaient pas le ciel à travers l’horizon chargé de tempêtes. Ils croyaient que l’esprit humain avait depuis long-temps dit son dernier mot en France, comme en Grèce sous le siècle des courtisanes. Ils croyaient donc à la mort et à l’oubli. Ils ne vivaient que pour l’œuvre visible de Dieu, comme Horace et les païens qui abritaient leur philosophie sous les cheveux de Vénus aux pieds de neige et sous les berceaux de pampre aimés du soleil. Cependant nous qu’ils ont niés, nous croyons à eux, nous ne sommes pas encore des barbares, et nous reconnaissons volontiers qu’Anacréon, Horace, Voltaire, n’avaient pas plus d’esprit dans l’amour. Ces vers de Rivarol à sa maîtresse sont dignes d’être a jamais recueillis :

O vous pour qui tout livre est lettre close,
Et qui de tous les miens ne lisez pas deux mots,
Qui, loin de distinguer les vers d’avec la prose,
Ne vous informez pas si les biens ou les maux
Ont l’encre et le papier pour cause,