Page:Revue des Deux Mondes - 1850 - tome 6.djvu/881

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Ah ! j’ai bien autre chose en tête ! Celui qui ne marche dans ma voie, rejeté. — Il est prédestiné, comme disent les prédicans. Ils le diront dans leurs chaires quand il le faudra. Votre ennemi ! poursuivit-il en secouant la tête ; j’aurais attendu de votre habileté que vous auriez deviné l’ami dans mes façons d’agir avec vous.

— Vous, un ami ! reprit Daniel avec amertume, et vous m’humiliez, vous me foulez aux pieds comme un simple stipendié devant témoins, en présence du seul maître que ma charge me force à reconnaître !

— C’est votre faute, seigneur Daniel ; vous auriez dû me pénétrer du premier coup d’œil Ne devinez-vous pas ? Si je vous ai écrasé tout à l’heure, c’était pour vous éclairer, pour vous montrer que je faisais de votre maître ce qu’il me plaisait, pour vous montrer quelle puissance était entre mes mains avant de vous proposer de la partager avec moi, pour vous prouver que je pouvais donner avant de vous appeler à moi par une promesse.

Daniel considérait Reingoud avec une sorte d’étonnement et d’effroi. — Et maintenant, c’est manqué ? demanda-t-il humble et accablé.

— Pourquoi en serait-il ainsi ? et s’il en était ainsi, vous parlerais-je de la sorte en ce moment ? Écoutez-moi, et sachez quelles sont mes intentions et ce que j’exige. Appelé ici pour délibérer avec le comte sur les moyens de mettre ordre à l’avidité insensée qui approvisionne l’ennemi avec nos propres ressources, je n’ai pas eu besoin de beaucoup de paroles pour convaincre son excellence de mon intelligence et de mon bon jugement dans ces matières. Ce n’est pas tout, le comte a vu bientôt, comme je le voulais et l’attendais, que je lui étais nécessaire ; je l’ai vu aussi, mais j’ai vu quelque chose de plus : j’ai compris que le comte ne pouvait continuer à gouverner, tergiversant et biaisant entre la guerre et la paix, entouré, comme il est ici, d’amis incertains, de faibles serviteurs, d’ennemis secrets. Les premiers, par politique et par crainte, lui cachent le véritable état des choses ; les chefs hollandais du conseil d’état se taisent par prudence et dans un intérêt de parti, les Anglais par ignorance, et le chancelier Leoninus, qui sait, par discrétion exagérée. Et cependant le comte a grand besoin de savoir. Depuis son séjour à Amsterdam, il est certain qu’il ne peut y avoir aucune alliance solide, aucune paix sincère entre Leicester et les Hollandais. Jusqu’ici il a cru n’avoir affaire qu’à quelques marchands récalcitrans et à quelques magistrats entêtés. On lui a mis en tête cette folie. Moi, je l’ai éclairé. Il connaît maintenant d’où vient l’esprit de l’opposition contre laquelle il est venu se heurter tant de fois. Je lui ai appris que le parti des états a formé ici une association dangereuse, que cette association pouvait devenir un corps puissant et redoutable, et que Barneveld en était l’organisateur et le chef. Il voit à cette heure la résistance comme incarnée devant lui, et, quand il me demandera