Page:Revue des Deux Mondes - 1850 - tome 7.djvu/1148

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même, les romans de Walter Scott, et je le choisis à dessein, parce qu’il excelle dans l’art de décrire : est-il un seul de ces tableaux si minutieusement détaillés qu’il soit possible de se figurer ? Il serait plaisant, sur une de ces descriptions, de proposer à une douzaine d’habiles peintres de reproduire par le dessin les objets décrits par cet enchanteur ; ils seraient, je n’en doute pas, dans un désaccord complet. J’ai entendu dire à un des plus illustres écrivains de ce temps-ci que, durant un voyage fort intéressant en Allemagne, il avait fait de grands efforts pour fixer sur le papier, mais avec des lettres et des mots, ces instrumens ordinairement dociles de sa pensée, l’aspect, la couleur, et même, la poésie des lieux, des montagnes, des rivières qu’il voyait, qu’il traversait. Il m’a confessé qu’il n’avait pas tardé à se dégoûter de cette besogne stérile, plus propre, suivant moi, à altérer les souvenirs qu’à les faire renaître.

Mais comment apprendre à dessiner ? L’éducation qui suffit à peine à faire le moindre bachelier dure dix années ; dix ans passés sous la férule et sur les bancs donnent à peine au commun des écoliers l’intelligence sommaire des écrivains de l’antiquité. Où prendre le temps nécessaire à ce long apprentissage du dessin dans lequel les plus grands maîtres ont consumé leur vie entière, et cela dans l’absence de toute méthode ? Il n’en existe réellement aucune pour apprendre le dessin ; l’écolier en peinture ne trouve ni dans les livres, ni même dans les conseils d’un maître, l’analogue du rudiment et de la syntaxe. Le maître le meilleur, et ce sera celui qui laissera de côté toutes ces vaines pratiques dont la routine a fait une habitude, ce maître-là ne pourra que placer devant les yeux de son élève un modèle, en lui disant de le copier comme il peut. La connaissance de la nature, fruit d’une longue expérience, donne aux peintres consommés une sorte d’habitude dans les procédés qu’ils emploient pour rendre ce qu’ils voient ; mais l’instinct demeure encore pour eux un guide plus sûr que le calcul. C’est ce qui explique comment les grands maîtres ne se sont point arrêtés à donner des préceptes sur l’art qu’ils pratiquaient si bien ; l’intervention du dieu sur lequel ils comptaient tous leur a paru sans doute le meilleur de tous les conseillers ; presque tous, ils ont dédaigné de laisser au moins quelques conseils écrits, quelques traditions de la pratique matérielle. Albert Dürer n’a traité que des proportions : ce sont des mesures prises mathématiquement en partant d’une base arbitraire, et ce n’est pas là le dessin. Léonard de Vinci, au contraire, dans son Traité de Peinture, n’invoque presque que la routine ; nouvelle preuve à l’appui de nos assertions. Ce génie universel, ce grand géomètre, n’a fait de son livre qu’un recueil de recettes.

Il n’a pas manqué d’esprits systématiques, et je ne parle pas ici des vulgaires maîtres de dessin, qui se sont révoltés contre l’impuissance de la science. Les uns ont dessiné par des ronds, les autres par des carrés ; ils ont appelé à leur secours les rapports les plus inattendus : l’idée si simple de Mme Cavé n’est venue à aucun d’eux à cause de sa simplicité même : apprendre à dessiner, a-t-elle dit, c’est apprendre à avoir l’œil juste ; il importe peu que ce soit une machine qui soit le professeur, pourvu que l’on apprenne avant tout à avoir l’œil juste ; le raisonnement et même le sentiment ne doivent venir qu’après.

En effet, dessiner n’est pas reproduire un objet tel qu’il est, ceci est la besogne du sculpteur, mais tel qu’il paraît, et ceci est celle du dessinateur et du peintre ; ce dernier achève, au moyen de la dégradation des teintes, ce