Page:Revue des Deux Mondes - 1850 - tome 7.djvu/644

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la brigade Gjulai ; dont mon escadron faisait partie, pour transporter un convoi de munitions et deux compagnies d’artillerie à Peschiera. Ces troupes entrèrent par la porte de la rive gauche du Mincio pendant que Charles-Albert, des hauteurs de la rive droite, ouvrait le feu contre les remparts de la forteresse. Comme nous étions tout près de Castelnovo, j’y allai. De toutes les maisons, cinq seulement, qui étaient isolées, avaient encore leurs toits ; toutes les autres étaient brûlées, les décombres fumaient encore ; les rues étaient pleines de cadavres, hommes, femmes et enfans à demi rôtis ; que mangeaient les chien du voisinage attirés par l’odeur : c’était un spectacle horrible. Près de l’église, une vieille femme raidie par la mort était étendue sur le dos ; ses cheveux blancs trempaient dans une mare de sang, et sa main tenait encore la main d’une toute jeune fille dont la flamme avait consulté les vêtemens. Singulière sensibilité que celle des soldats ! Pendant que le massacre commençait à la lueur de l’incendie et qu’ils perçaient à coups de baïonnette ceux de nos déserteurs qu’ils venaient de prendre les armes à la main combattant contre nous, voilà qu’une petite chèvre blanche s’échappe dans la rue ; aussitôt on la prend, on la porte à l’écart pour qu’il ne lui arrive pas de mal, et chacun de la caresser, de lui chercher de l’herbe fraîche. — C’était une si gentille petite bête ! vraiment il faudrait n’avoir pas de cœur pour lui faire du mal ! disaient ces hommes dont les mains étaient rouges de sang. — Nous ne rentrâmes à Vérone que le jour suivant à deux heures du matin, après avoir été vingt et une heures en marche ; le sirocco soufflait, et nos gens, éprouvant pour la première fois l’effet de la molle chaleur qu’amène, ce vent, se traînaient péniblement. Trois jours après, la municipalité de Bussolengo envoya quelques hommes à Castelnovo pour enterrer les morts ; ils retirèrent encore des décombres plus de quatre-vingts cadavres.

Le lendemain de notre rentrée à Vérone, l’adjudant-général Schlitter vint au camp, et il eut la bonté de me commander comme officier d’ordonnance auprès de la personne du maréchal. Malgré l’honneur que ce choix faisait rejaillir sur moi, je ne répondis d’abord à la communication de l’adjudant-général qu’en le priant de me laisser près de mes soldats ; ils m’étaient attachés, et j’espérais un jour me distinguer avec eux dans quelque affaire brillante ; cependant, cédant aux conseils de mes camarades, je finis par accepter l’honneur qui m’était offert.

Nous restâmes dans l’inaction jusque vers la fin d’avril. Le 22, les Piémontais, ayant fait une grande reconnaissance vers Villafranca, passèrent le Mincio, et occupèrent les jours suivans les fortes positions de Custoza, Sommacampagna, Sonna, San-Giustina et Palazuollo, pour empêcher les communications entre Vérone et Peschiera. Toute notre année fut alors concentrée à Vérone. Nous ne possédions plus dans