Page:Revue des Deux Mondes - 1850 - tome 8.djvu/657

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jamais lu, il connaissait Shakspeare par ouï-dire, et s’était fait à son propre usage une sorte de roman composite fabriqué de tous les élémens qu’il avait rencontrés en chemin. Son histoire, qu’il vous donnait imperturbablement pour la vérité vraie, ne manquait pas d’être originale. Giacomo delta Corte, Bandello, Shakspeare, chroniques, drames, opéras, il y en avait de tout le monde, même de lui, et nous nous demandâmes en le quittant si cet homme, qui nous avait paru un détestable cicérone, ne serait point d’aventure un grand poète.

Après avoir si bien rempli notre journée, nous n’eûmes, lorsque vint le soir, qu’à opter entre les divertissemens, choix difficile en vérité, et qui nous tint long-temps irrésolus, car, d’un côté, le maréchal, Radetzky nous avait offert sa loge au Théâtre-Impérial, et, de l’autre, Girolamo promettait des merveilles. On sait quelle importance nationale ont les marionnettes en Italie. Je n’ai jamais partagé l’enthousiasme absolu de certains de nos grands esprits pour ce genre de théâtre, et j’avoue qu’après avoir fait l’impossible pour m’élever à la hauteur de leurs spéculations, il ne m’a point été donné encore de découvrir dans Polichinelle ces mondes de sublimité et d’observation philosophique dont ils parlent. Pourtant cette fois la chose me tentait un peu à cause de la troupe qu’on proclamait une des meilleures et beaucoup à cause de la composition du spectacle. Il ne s’agissait en effet de rien moins que de Monte-Cristo : Il conte di Monte-Cristo ; ainsi disait l’affiche. — Fort curieux de voir un des plus gigantesques chefs-d’œuvre de la dramaturgie moderne exécuté par de simples poupées de bois, mais ne voulant point manquer l’opéra où figurait le corps de ballet de Milan, je résolus, pour tout concilier, d’aller à Girolamo en prima sera et de finir ensuite par le Théâtre-Impérial.

J’avoue que, s’il me fallait comparer l’endroit où le directeur des fantoccini donnait ses représentations à quelque scène de Paris, même la plus modeste de nos boulevards, mon embarras serait extrême. Qu’on se figure un grenier où le public monte à l’aide d’un escalier en planches mal jointes, éclairé, de trois en trois marches, par des chandelles qui fument en plein vent. Vous entrez, et ce qui tout d’abord vous frappe en cet affreux taudis, c’est l’assemblée qui s’y rencontre. À la lueur puante de quelques rares quinquets, vous apercevez çà et là de belles jeunes femmes appartenant à l’aristocratie véronaise ; aux avant-scènes se détachent, sveltes et serrés dans l’uniforme blanc, la main fine et gantée, des officiers de l’état-major du maréchal, tandis qu’au parterre se groupent confusément les gens du peuple, qui ne demandent qu’à s’amuser. C’était du reste là comme dans les plus grands théâtres : les femmes du monde causaient et minaudaient, les officiers lorgnaient, et la foule, impatiente de voir se lever le rideau, buvait à larges lampées le rafraîchissement du pays, lequel consiste