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Dieu, qui est son principe. En fait, presque toutes les grandes philosophies ont été dogmatiques. Il n’y a guère eu que deux ou trois sceptiques de génie. L’athéisme est un phénomène assez rare dans l’histoire de la philosophie. Chez nous, au XIXe siècle, la plupart des doctrines un peu accréditées présentent, affectent même un caractère moral, religieux ; elles se piquent de respect envers le christianisme, et incontestablement elles lui sont plus favorables que contraires. La raison émancipée n’a donc pas nui à la cause, de Dieu ; elle l’a servie. Et puis, que propose-t-on de substituer à la raison pour le gouvernement de l’homme ? Serait-ce le sentiment, comme le disent quelques personnes ? Mais le sentiment n’est autre chose que la raison sous sa forme la plus naïve et la plus touchante, la raison instinctive et irréfléchie. Le sentiment, d’ailleurs, est tout aussi libre que la raison, et il peut s’égarer comme elle. Non, dit-on, c’est la foi, avec la paix profonde qui l’accompagne, que nous voulons mettre à la place de la raison et de ses doutes. À merveille, mais, si on daigne y prendre garde, la foi, c’est encore la raison, la raison triomphante du doute, acquiesçant, pleinement à une opinion et s’y reposant. Il n’y a pas de foi contre la raison. Et quand, fatiguée des incertitudes qu’elle rencontre, la raison abdique entre les mains d’une autorité étrangère, ne vous y trompez pas ; comme c’est elle qui juge à propos de renoncer à ses droits, par là encore elle les exerce ; en se soumettant de son gré, elle retient sa propre autorité et se gouverne elle-même. Puisqu’il n’en peut être autrement, et qu’on ne peut sortir de soi-même et abolir sa raison, le parti le plus sage n’est-il pas de nous en servir le plus raisonnablement possible ? Résignons-nous de même à la philosophie. Elle est inévitable ; c’est pourquoi elle a toujours été et sera toujours. Elle est l’emploi nécessaire de la raison dans la recherche et la démonstration d’un ordre de vérités qui intéressent au plus haut degré la dignité et le bonheur de l’homme ; au lieu de la combattre inutilement, secondons-la de tous nos vœux dans la noble tâche qu’elle poursuit de siècle en siècle ; honorons les services qu’elle a déjà rendus et ceux qu’elle peut rendre encore au genre humain.

Les ennemis de la révolution française élèvent contre elle les mêmes paralogismes qui ne se peuvent soutenir davantage. Ils disent aussi que la souveraineté nationale mène à l’anarchie, que l’homme est incapable de se gouverner lui-même, et ils le donnent à gouverner, à qui ? A des hommes. Mais ces hommes qu’on établit ainsi sur la tête des autres hommes, avec des noms plus ou moins majestueux, ces souverains qui relèvent de Dieu seul et n’ont pas de compte à rendre à ceux qu’ils gouvernent, ne sont-ils pas de chair et d’os comme nous, sujets aux mêmes passions, aux mêmes erreurs, aux mêmes folies, et souvent conspirant eux mêmes contre l’ordre et la paix qu’ils nous