Page:Revue des Deux Mondes - 1852 - tome 14.djvu/1177

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non, j’aurais honte de l’avouer à un homme sage. Je puis vous assurer seulement qu’avec elle tout me serait bon : la misère, le plus rude travail, la mauvaise renommée ; elle me serait un remède à tout. Mais que sert d’y penser ? Sa gloire souffrirait trop d’être la femme d’un passeur ; je vois bien maintenant qu’elle me méprise… C’est M. Lenoir qu’elle veut… Il ne quitte plus la maison neuve ; aussi il n’y a pas à balancer, mon père ; il faut se dire adieu, quand ce devrait être pour jusqu’à l’éternité !

Ici l’attendrissement d’Urbain lui coupa la parole, et la Claude, qui vit les larmes gonfler ses paupières, l’entoura d’un de ses bras avec des gestes de compassion et d’amitié. Robert, debout devant le frère et la sœur réunis dans cet embrassement, les regarda quelque temps en silence. Un grand combat se livrait dans son cœur et se trahissait sur son visage en rapides changemens d’expression. Enfin il passa la main sur son front comme pour chasser le nuage de pensées qui s’y était amoncelé, releva la tête et aperçut des voyageurs au sommet de la rive escarpée. Se tournant alors vers la Claude et Urbain : — Allons ! s’écria-t-il brusquement, debout et aux avirons ! voici qu’on arrive. Nous reparlerons de nos affaires sur l’autre bord.

Le frère et la sœur s’essuyèrent vivement les yeux et obéirent.

Les nouveaux venus étaient des charretiers de maître Richard ; ils amenaient des bœufs et des chevaux d’attelage qu’on embarqua avec quelque peine. Le bac franchit assez rapidement le premier quart du passage ; mais, arrivé au chenal, il dévia comme d’habitude, malgré les efforts des rameurs. Telles étaient, en effet, parfois les difficultés de la traversée, qu’on avait vu des diligences embarquées à minuit, n’atteindre l’autre rive qu’à six heures du matin. Sans se prolonger à beaucoup près autant, le voyage fut assez long pour permettre à Robert de réfléchir, et, lorsqu’il arriva à l’autre bord, sa résolution était prise. Il aida lui-même à débarquer les attelages, fit à demi-voix aux charretiers une recommandation qu’Urbain n’entendit pas ; puis, ramenant le bac à la cordelle jusqu’à la station de passage, il l’amarra à l’organeau et fit signe au jeune homme et à la sourde-muette de le suivre au logis.

La maisonnette du passeur était bâtie au bas de l’escarpement qui bordait la rivière. Le long du mur avaient été entassés des débris de vieux bacs, des avirons hors de service et des fragmens de cordages qu’entremêlaient des touffes de myrtes et des branches éparpillées de rosiers du Bengale, autrefois plantés par Urbain, maintenant abandonnés. L’habitation n’avait qu’un rez-de-chaussée partagé en deux pièces, la première consacrée aux usages domestiques et garnie de lits clos à battans refermés ; la seconde, sans destination particulière, où les meilleurs meubles de la maison avaient été réunis. La petite fenêtre