Page:Revue des Deux Mondes - 1852 - tome 14.djvu/17

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beau fleuve où la folie pousse sur de vertes montagnes ; il est né sur le Rhin, au murmure des ondes qui, avant de baigner sa ville natale, ont arrosé les vignobles de Rudesheim et du Johannisberg : sa patrie est Düsseldorf. Issu d’une famille justement considérée, il tenait par sa mère à des médecins illustres et à des négocians par son père. M. Henri Heine, l’aîné de quatre enfans, a une sœur et deux frères, l’un actuellement médecin en Russie, l’autre officier au service de l’Autriche. Il était bien jeune quand son père mourut ; sa mère vit encore, et le chef de la famille est un oncle paternel, M. Salomon Heine, banquier à Hambourg, aussi connu en Allemagne par son immense fortune que vénéré pour sa bienfaisance. Jusqu’ici toutes les biographies du poète ont été inexactes sur bien des points ; comment faire l’histoire d’un humoriste ? Les bibliophiles de ce temps-ci ne peuvent tomber d’accord sur l’acte de naissance de Charles Nodier ; il y a toujours pour ces esprits fantasques quelque Trilby mystérieux qui vient brûler toutes les notes et bouleverser les archives. La date de la naissance de M. Heine n’a pas été mieux fixée par ses biographes ; presque tous le font naître en 1800 ; la date véritable est 1799. Voici les lignes qu’il veut bien nous adresser en réponse à notre curiosité ; nous les citons à la fois, et comme la solution définitive d’une question douteuse, et comme un renseignement de plus sur l’esprit du poète :

« Ma tête est trop délabrée pour que je sois en état de dicter des notes. Je me borne à vous dire que la date de ma naissance n’est pas exactement indiquée dans les biographies que vous avez pu lire sur mon compte. Cette inexactitude, je vous le dis entre nous, doit provenir d’une erreur volontairement commise en ma faveur lors de l’invasion prussienne ; on voulait par là me soustraire au service de sa majesté le roi de Prusse. Depuis, toutes nos archives de famille ont été détruites à Hambourg dans plusieurs incendies. En consultant mon acte de baptême, j’y trouve indiqué, comme date de ma naissance, le 12 décembre 1799. L’important, c’est que je sois né et né aux bords du Rhin, où déjà, à l’âge de seize ans, j’avais fait une pièce de vers sur Napoléon ; vous la trouverez dans le Buch der Lieder sous ce titre : les Deux Grenadiers, et elle vous prouvera que tout mon culte d’alors était l’empereur. Mes ancêtres ont appartenu à la religion juive ; je ne me suis jamais enorgueilli de cette origine ; je ne me suis jamais targué non plus de ma qualité de luthérien, quoique j’appartienne à la confession évangélique aussi bien que les plus dévots d’entre mes ennemis de Berlin, qui me reprochent toujours de manquer de religion. J’étais humilié plutôt de passer pour une créature purement humaine, moi à qui le philosophe Hegel avait fait croire que j’étais dieu. Combien j’étais fier alors de ma divinité ! Quelle idée j’avais de ma grandeur ! C’était vraiment pour moi une belle époque ; hélas ! elle est passée depuis long-temps, et je n’y puis songer sans tristesse, aujourd’hui que je suis là, misérablement étendu sur l dos ; ma maladie fait des progrès horribles. »

Cette gaieté mélancolique, cette inoffensive moquerie, dont il ne se fait pas grace lui-même sur son lit de mort, a été dès l’enfance le caractère