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n’avait point encore paru, et le piano ne représentait aux yeux du maître qu’un moyen plus complet, quoique bien imparfait encore ; de manifester sa pensée. Voici un passage que je trouve dans une Lettre datée de Vienne, et que Mozart écrivait à un de ses amis vers 1771 : « Je viens de voir chez un nommé Steiner une invention merveilleuse qu’il appelle un piano-forte, et où le son se produit à l’aide d’un marteau qui retombe sur la corde ; c’est admirable, surtout si je pense à tous les effets charmans que cela va rendre possibles ! »

En ce sens, Beethoven et Marie de Weber étaient des pianistes, et Meyerbeer aussi, lequel, dans sa jeunesse, donnait des concerts et se faisait entendre, comme on dit en style de programme ; pianistes-compositeurs, pianistes-maîtres, ayant d’autant plus qualité pour interpréter la musique des autres, qu’ils se sentaient en propre, au fond de l’ame, des trésors d’inspiration originale ! À cette classe d’esprits se rattache directement Chopin, et, si prodigieuse que soit l’exécution chez M. Haberbier, c’est aussi surtout par ce côté de l’imagination et du style que son individualité se recommande. Quelle fantaisie et quelle grace dans les mille improvisations échappées à sa plume ! Délicatesse et force, tout y est. Les motifs se déroulent vaporeux, charmans ; les notes emperlées s’éparpillent en folles cascades, et, dans la rêverie où cette musique vous plonge, tout sentiment s’évanouit de la difficulté vaincue. Vous diriez par momens le collier de Schubert qui s’égrène sur l’ivoire du piano de Chopin, lorsque tout à coup l’accent norvégien brusquement se réveille, et quelque souffle mélodieux vous emporte au pays des Walkyries. « Quand je suis mal disposé, disait un jour Chopin à la princesse de B., je joue sur un piano d’Érard et j’y trouve facilement un son tout fait ; mais, quand je me sens en verve et assez fort pour trouver mon propre son à moi, il me faut un piano de Pleyel. » Comme Chopin, M. Haberbier semble s’attacher de préférence aux pianos de Pleyel. D’un mécanisme singulièrement plus compliqué, l’instrument d’Érard arrive, si l’on veut, à de plus éclatans effets de sonorité, sans qu’il en coûte de grands efforts au pianiste, et, par cela même, invite l’exécutant à l’exagération des moyens extérieurs, au bruit matériel, au charlatanisme. Chopin seul a échappé à ce genre factice ; par malheur, comme nous le disions, la force lui manquait pour impressionner un public nombreux, et personne, en dehors des vrais connaisseurs, ne s’est jamais assez rendu compte de ce qu’il y avait de profondément admirable dans ce talent. Le son, dans le piano de Pleyel, plus velouté que partout ailleurs, exige qu’on le cherche, et il suffit d’entendre M. Haberbier pour se convaincre qu’une fois qu’on a su le trouver, il a une égalité, une netteté et en même temps une puissance incomparables. Avec Pleyel, le son s’obtient, je le répète, à force de pression et ne livre toute sa puissance et