Page:Revue des Deux Mondes - 1852 - tome 14.djvu/60

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que la curiosité se mêle aux choses de l’amour, cette dernière passion prend un caractère diabolique et presque déshonorant. Marguerite d’ailleurs avait médité l’histoire de Psyché, et la commentait éloquemment ; elle savait donc tout ce qu’a de fatal la curiosité apportée dans l’amour, même naïvement. Alors qu’elle était toute jeune fille, elle a tracé son idéal d’époux, d’amant ou d’ami ; mais là, comme toujours, c’est l’ambition et l’esprit de domination qui percent seuls. Elle n’imagine pas, comme le ferait toute autre personne, comme l’a fait tout le monde, un idéal de perfection devant lequel on s’arrête en contemplation et en extase. Non, elle imagine un être imparfait qu’elle formerait elle-même, qu’elle comblerait de ses dons, et à qui elle enseignerait la pratique de ses propres vertus. Nous traduisons cette page curieuse qui en apprend plus sur ce caractère que tout ce que nous pourrions dire :

« J’ai grandement souhaité de voir parmi nous une personne de génie telle que le XIXe siècle pourrait en produire ; j’avais imaginé une personne douée par la nature de ce sens pénétrant de la beauté et de cette capacité de désir qui donnent à l’ame l’amour et l’ambition. J’aurais désiré que cette personne pût arriver à la virilité solitaire, j’aurais voulu la placer dans une situation si obscure et si retirée, qu’elle eût été obligée de se tenir à l’écart de toutes les choses environnantes, mais sans nourrir en elle-même aucun sentiment amer de son isolement. Je l’aurais voulu voir marcher d’un pas ferme, nourrissant dans son ame un amour sincère, confiante dans l’espérance que, si elle cherchait à pousser toujours plus avant dans la perfection son existence, la destinée lui fournirait, à l’heure convenable, l’atmosphère et l’orbite nécessaires à sa vie et à son action. Je l’aurais voulu voir adorer, mais non pas d’une manière fiévreuse, les brillans fantômes enfans de son esprit, et penser qu’ils n’étaient que les ombres des choses extérieures qu’elle rencontrerait plus tard. Alors que cette vigoureuse croissance intellectuelle aurait eu conduit son énergie à la virilité, j’aurais voulu lancer cet être dans le monde des réalités, le cœur passionné pour la perfection de toute l’ardeur d’un immortel, les yeux errant de tous côtés pour la découvrir. J’aurais voulu qu’il pût concentrer sur un seul point enflammé toutes ces convictions asphyxiantes et desséchantes qui, dans la routine ordinaire de la vie, submergent l’ame lentement, mais graduellement ; qu’il pût souffrir dans un court espace de temps toutes ces agonies du désappointement amené par sa confiance et son impatience, — et je pensais qu’alors un tel homme pourrait devenir un type d’orgueil, de puissance et de gloire, devenir un centre autour duquel pourraient se rallier tous les cœurs inquiets et lassés, un homme capable d’agir comme interprète du désir commun que laisseraient échapper autour de lui tous ces regards au langage divers. »