Page:Revue des Deux Mondes - 1852 - tome 15.djvu/89

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pas même pour les affranchis. Les habitans du sud et du sud-ouest perdant à la fois et le prix de leurs noirs et leurs moyens de production sur une terre brûlée, les fabricans du nord manquant de coton et d’autres matières premières et voyant se fermer pour eux le marché si important des états à esclaves, les noirs enfin se trouvant livrés sans frein à une liberté pour laquelle ils n’ont pas été préparés, — qui peut dire si la confédération elle-même ne succombera pas dans la lutte et ne faillira pas ainsi au magnifique avenir qui paraît lui être destiné?

Avec le temps, on l’a déjà dit, l’esclavage se circonscrira tout naturellement dans les contrées où le travail noir est seul possible à présent, et, vienne quelque circonstance favorable, quelque procédé de culture auquel on n’a pas encore songé, les habitans de ces contrées seront peut-être les premiers eux-mêmes à provoquer l’émancipation et à en discuter les moyens, car, à peu d’exceptions près, les propriétaires d’esclaves sentent les difficultés de leur position et ont grande hâte d’en sortir. Déjà même on s’est préoccupé du sort des malheureux noirs que l’émancipation jetterait brusquement en dehors des habitudes de toute leur vie. Des établissemens ont été créés dès 1820 pour préparer les noirs à l’exercice de la liberté. Les colonies de Libéria et de Maryland-in-Libéria ont été fondées à cette époque sur les bords du Mesurado et au cap Palmas, à la côte ouest d’Afrique. Il est triste cependant d’avoir à constater que, malgré les facilités de toutes natures, malgré les incitations, malgré l’état d’infériorité avilissante dans lequel les noirs libres sont tenus aux États-Unis, ils aiment mieux y rester que d’aller en Libéria jouir de tous les droits d’hommes et de citoyens. La population actuelle des noirs et hommes de couleur libres des États-Unis était, en 1840, de 386,245. Le recensement de 1850 l’évalue à 428,637, et la population de Libéria originaire des États-Unis est de 8 à 10,000 âmes. Or presque tous les hommes de couleur, en Amérique, végètent dans les rangs inférieurs de la société et se consacrent à peu près exclusivement aux humbles fonctions de la domesticité. Que prétendent donc les négrophiles du nord? Est-ce que les faits ne parlent pas assez haut? Est-ce que les comités anti-slavistes n’ont pas à se reprocher d’entraver tant qu’ils le peuvent l’action des sociétés colonisatrices, dans la crainte de voir diminuer leur importance? Sur une population de 3,070,734, recensement de 1850, il y a eu dans l’année 1,011 fugitifs, et presque tous par peur de châtimens mérités à la suite de vols ou autres délits graves, et cela malgré les excitations les plus vives et les plus faciles des états libres, de quelques états même limitrophes des états à esclaves. Le Kentucky, par exemple, n’est séparé de l’Ohio que par une rivière; l’Illinois et le Missouri sont dans la même position; bien plus, le Missouri et l’Iowa n’ont entre eux qu’une limite purement géographique. C’est sur ces points indiqués que l’anti-slavisme entretient ses agens les plus actifs, parce que les occasions sont de tous les instans et les obstacles à peu près nuls. Eh bien ! toutes les excitations, toutes les facilités ont produit en un an 1,011 évasions, beaucoup moins qu’il n’y a eu d’affranchissemens volontaires [1]; est-ce clair?

En présence de ces faits concluans, du bien-être matériel des esclaves, de

  1. Ils se sont montés à 1,467 en 1850.