Page:Revue des Deux Mondes - 1852 - tome 16.djvu/1150

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Prenez les scènes si souvent décousues, l’intrigue parfois invraisemblable de Gogol, son comique bouffon, son style porté au trivial, son sarcasme toujours voisin de l’exagération; comparez cela avec l’austère Lomonosof, avec le sublime Derjavin : quel est le classique le plus pur? Ce n’est assurément pas Gogol; mais en retour Gogol n’est-il pas le vrai Russe, le Russe libre penseur, le Russe arrivé à la pleine conscience de lui-même? — Passez chez les Polonais; lisez le Mazeppa ou la Balladyna de Slovacki, et placez-les dans votre esprit en regard de la Sibylle ou de la Lekhiade de l’évêque Voronicz : où est la sainte, calme et digne poésie du monde idéal, si ce n’est dans la Sibylle du Fénelon de Cracovie? Mais la poésie du monde réel, l’amour brûlant pour la pauvre patrie militante et vaincue, n’est-ce pas notre époque seule qui a su l’allumer? — Enfin l’âge classique des lettres illyro-serbes nous montre Gundulitj cherchant avec résignation, loin de sa chère Dalmatie, dans la Pologne d’alors, les héros de sa fameuse épopée; — comparez cette limpide et belle Osmanide avec la fougueuse et frémissante épopée des Serbes actuels, avec la Serbianka de Milutinovitj : cette Serbianka, c’est un sauvage torrent des montagnes de Bosnie, c’est un cri de haïdouk, une insurrection furieuse contre toutes les règles du beau académique; mais quel enthousiasme de nationalité! Bravant les sourires moqueurs de l’Europe, Milutinovitj ne balance pas à placer ses compagnons du Monténégro et du Danube au-dessus des héros russes eux-mêmes, et il prise la mission divine du petit peuple des Serbes plus haut que celle de la grande nation moscovite.

Le but de toutes les littératures slaves est, nous l’avons dit, d’arriver à une fusion des deux élémens grec et latin, oriental et occidental, de la civilisation européenne. Cette fusion a été le but constant du slavisme depuis la divine mission des deux apôtres Cyrille et Méthode jusqu’à nos jours. Intermédiaires entre les peuples enfans de l’Orient et la civilisation vieillie de l’Occident, les littératures slaves se sont empreintes des idées et des tendances nécessaires pour cette tâche providentielle. Cette mission étant, à quelques nuances près, identique pour chacune de ces littératures, il s’ensuit qu’elles ont toutes les quatre le même air de famille. Leurs diversités d’aspect sont des diversités de forme, non d’idée fondamentale. Quelque tristement divisées qu’elles soient sur les questions politiques et religieuses, elles ont le même but de réforme et de conservation à la fois, la même tendance vers la communauté des biens et des maux, des joies et des peines, non-seulement entre tous les Slaves, mais encore entre ceux-ci et tous les autres hommes. Aussi les plus anciens codes de ces peuples égalent-ils complètement à l’indigène le gost (hôte ou étranger), qu’ils invitent à partager avec l’homme du sol les fruits de la terre commine à tous. Ce principe, qui abolissait à la fois et l’aristocratie et le prolétariat, amenait dans les