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la démocratie, ce n’est pas dans ses vers qu’il en faut chercher le triomphe, Écoutez plutôt cette parodie du chant de Mignon si parfaitement appropriée à L’Allemagne de 1848 : « Kennst du das Land wo die Einheits-phrasen blüh - Connais-tu le pays où fleurissent tant de phrases sur l’unité allemande et où brûle au fond des sombres cœurs l’espoir des divisions nouvelles ? Connais-tu le pays où un vent froid agite les feuilles des journaux, où la paix est dédaignée, où triomphe la discorde ? Ce pays, M. Dingelstedt a montré qu’il le connaissait bien. Écoutez aussi le monologue de l’aigle germanique : « To be or not le be… Être ou ne pas être, voilà la question. » L’humoriste se joue avec grâce en ces plaisanteries innocentes, et plus d’une fois, à travers ce scepticisme désabusé, on sent battre tout à coup le cœur du patriote ; une furtive larme accompagne le sourire.

S’il est une occasion où le scepticisme s’efface, c’est quand l’armée du maréchal Radetzky replace la bannière de l’Autriche sur les tours de Milan. M. Dingelstedt n’est pas de ces patriotes qui se réjouissent des humiliations de leur drapeau. Les belles pièces sur l’assassinat du comte Latour et sur la prise de Milan vont rejoindre ce chœur de chansons belliqueuses si fièrement déployées par Grillparzer et Zedlitz. Je dois signaler aussi de nobles strophes adressées à l’archiduc Jean. L’auteur de Nuit et Matin avait pu railler la situation équivoque du vicaire de l’empire et imaginer une lettre moqueuse des souverains allemands à Jean sans Terre. Le jour où il apprend que l’archiduc vient de déposer ses pouvoirs et qu’il est sorti silencieusement de Francfort, il va lui faire cortège et il l’accompagne de ses chants :

« Au milieu des chants et des cris de joie, salué comme le sauveur de l’empire, il vint un jour au Roemer ; un joyeux frémissement agitait toutes les feuilles des arbres sur son chemin triomphal. Aujourd’hui qu’il s’éloigne sans couronne de cette ville du Meta où l’on couronnait les empereurs, partira-t-il ainsi sans qu’une strophe retentisse, sans qu’une acclamation éclate sur son passage ?

« Où sont-ils donc les patriotes, où sont-ils les seigneurs, grands et petits, qui naguère, dans leur détresse, glorifiaient l’archiduc Jean ? J’en ai vu bon nombre alors qui venaient le féliciter et faire maintes courbettes devant lui ; je n’en vois pas un aujourd’hui, non, pas un seul, à l’heure des adieux, pour lui serrer la main.

« Devant le soleil, encore hésitant et voilé, qui monte du côté du nord, la belle étoile a pâli, la belle et serviable étoile qui précéda la clarté du jour. Et quelle tâche pourtant elle a remplie ! La plus pénible de toutes. Elle a paru dès le premier crépuscule du soir, et n’a disparu qu’avec le crépuscule du matin.

« Avant donc qu’elle s’efface tout à fait, là bas, vers les Alpes du Tyrol. Chantons encore, chantons-lui un long et sonore adieu ! Des bords du Danube jusqu’aux bords du Weser, élevez la voix, élevez-la tous ! Un vivat au vicaire de l’empire d’Allemagne ! un vivat pour l’archiduc Jean !

« Le siècle qui trempe tous les noms dans une eau corrosive, et qui, estimant les hommes comme un objet de négoce, les jette au vent quand il s’en est servi, peut bien essayer aussi de ronger ce glorieux nom depuis qu’il a déclaré que le vieillard était trop faible. Avait-il donc une épée ? avait-il une main pour agir ?

« Il était debout sur son étroit sommet ; un abîme s’ouvrait à sa droite, un