Page:Revue des Deux Mondes - 1853 - tome 3.djvu/208

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si bien que cela a pu être quelquefois une manière de se signaler que de ne point porter la plus petite décoration, ruban, collier ou plaque. Le gouvernement a donc attaché des conditions assez sévères principalement au droit de porter des décorations étrangères. La première de ces conditions est l’acquittement d’une rétribution, qui ne laisse point que d’être élevée, comme préliminaire indispensable de toute autorisation. La seconde, qui n’est pas la moins grave, doit réduire singulièrement le nombre de ceux qui peuvent porter des décorations d’un certain ordre. Ainsi les officiers supérieurs et les fonctionnaires civils d’un rang analogue ont seuls droit à la décoration en sautoir ; les plaques et les grands cordons appartiennent exclusivement aux généraux et aux fonctionnaires civils d’un rang équivalent. Il va en résulter un assez grand massacre de décorés. En vérité, il n’y a point de mal à ce que ceux qui reçoivent des ordres étrangers en soient réduits, pour toute ressource, à faire annoncer leur bonne fortune par le journal, afin que l’univers en soit instruit. La mesure adoptée par le gouvernement ne semble-t-elle pas seulement impliquer toute une organisation hiérarchique du pays ? La hiérarchie militaire est prise ici comme type. Il est sans doute des fonctions civiles dont l’analogie avec les fonctions militaires peut être facilement établie, il en est d’autres pour lesquelles cela n’est point peut-être aussi aisé. D’un autre côté, un membre de l’institut, par exemple, est-il un fonctionnaire, et de quel rang est-il ? Un ancien ministre conserve-t-il le droit de porter des décorations en rapport avec la position qu’il a occupée ? Nous ne parlons pas des simples particuliers, qui ne sont rien, n’ont jamais rien été, et n’en sont pas moins décorés de plusieurs ordres ; ceux-là sont la justification même de la mesure du gouvernement. Il est enfin un décret qui touche à un intérêt bien différent, et qui assurément a une place particulière dans cet ensemble de dispositions récentes : c’est celui qui établit une exposition universelle, des beaux-arts, coïncidant avec l’exposition universelle de l’industrie qui doit avoir lieu en 1855.

Mais ici n’est-ce point déjà toucher à ce monde des arts, de l’imagination, de l’intelligence, qui a ses incidens propres, et dont chaque évolution se mesure aux œuvres que chaque jour produit, à toutes les manifestations nouvelles de la pensée ? Dans ce monde idéal où tout vient se mêler et où tout se renouvelle, où toutes les tentatives ont leur place, et où la vie se produit sous les formes les plus diverses, — histoire ou philosophie, récit poétique ou drame ; — dans ce monde enfin qui apparaît souvent moins comme l’expression que comme le contraste de la réalité, un des charmes les plus élevés pour l’esprit sans doute est celui qui consiste à reproduire l’existence, les traits, la physionomie d’un de ces hommes qui ont eu leur heure d’éclat, en qui se résume toute une portion morale et intellectuelle du passé, et dont l’originalité est empreinte d’un caractère profond, presque saisissant. C’était une de ces figures que M. Mignet faisait revivre l’autre jour au sein de l’Académie des sciences morales, en traçant le portrait d’un philosophe moderne, de Jouffroy, mort avant l’âge, il y a plus de dix ans déjà, M. Mignet a consacré à Jouffroy une de ces notices substantielles, élégantes et sobres, qui lui sont devenues familières, et qui sont moins un éloge académique vulgaire qu’un portrait savant et animé. Il a reproduit l’homme et le temps avec un